mardi 16 avril 2024

DEDICACES SUR LE VIDE-GRENIER DE CHAMPAGNOLE

 

L'auteur Franc-comtois Jacky Coulet dédicace ses romans 

sur le vide-grenier de Champagnole le dimanche 28 avril 2024 

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Bonjour à tous,

Heureux de mon succès lors du récent vide-greniers de Malans où j’ai pu dédicacer de nombreux livres, je récidive ce dimanche 28 avril sur le vide-greniers de Champagnole.

A cette occasion je fais un peu de ménage dans ma bibliothèque et me débarrasse de quelques vieux bouquins.

Vous en profiterez pour découvrir mon tout dernier livre, un recueil de huit romances publié chez BOD .  Je vous attends nombreux sur mon emplacement derrière ALDI.

 

 Bonus : Voici une des huit romances que vous pouvez découvrir ci-dessous :

 

AMOUREUX D’UNE SILHOUETTE

 

 

Je grimpe cette côte d’Echevannes, bon sang que c’est dur ! Ces lacets qui n’en finissent pas, ce dénivelé qui me paraissait si simple au sortir du village de Vuillafans et qui devient maintenant trop raide en cette mi-côte. Et cette chaleur, c’est bon sang pas possible pour un mois de septembre ! Décidemment, ça s’réchauffe - la planète en surchauffe – où est passé le SAV, comme le chante si bien Suzane. Je dois pédaler presque toujours en danseuse, grave ! déjà qu’avec mon corps efféminé, mes jambes imberbes, mon visage de jeune vierge, ça doit pas arranger mon déhanché. Pourtant y a pas plus hétéro que moi, amoureux comme je suis de la belle Emeline. Tous mes admirateurs se fichent de moi, il me nomme le Poulidor régional, tu vas voir cette fois-ci, y s’ront bien obligés de m’appeler Vingegaard. Faut que je la gagne cette course, faut que j’épate tout le monde, surtout ma chérie Emeline. Mon entraineur, il dit que je gagne pas parce que je suis un garçon trop timide.

— Dans ta tête, tu ne penses pas « gagne », tu ne penses pas « gagne » parce que ta timidité maladive te dit « Non, t’as pas le droit de gagner, tu n’as pas le gabarit de la gagne, tu dois laisser les autres devant, les meilleurs que toi, ceux qui ont la carrure. Mais, bon Dieu ! toi aussi tu as la carrure, c’est juste dans ta tête que ça se passe. Si tu dis, je veux gagner, tu gagneras, alors tu peux te la faire, cette putain de « gagne ».

C’est comme ça qu’il m’a répondu à l’arrivée de notre dernière course cycliste à Pontarlier lorsque je me suis mis à chialer :

— Max, c’est bon sang pas possible ! aujourd’hui j’avais les jambes et je me suis encore fait battre au sprint.

C’est dans ta tête que ça se passe, qu’il me dit toujours, mais moi j’réponds que c’est d’abord dans les jambes. J’ai jamais vu qu’il fallait pédaler avec la tête. Mais bon ! peut-être qu’il a un peu raison. Là, dans quinze jours, avec cette course en boucle à Déservillers – Montmahoux – Gevresin, je vais passer dix fois devant elle, dix fois elle va m’applaudir. Et à l’arrivée, si je cours avec ma tête… et aussi mes jambes, je finirai premier. Ça, je te le jure, ma petite Emeline, cette course je te la dédie, elle est pour toi, elle est pour notre amour.

Faut qu’j’arrête de penser à elle, ça me couple le souffle, et je ne suis pas encore au sommet. Pourtant je suis bon grimpeur, faut que je me concentre, faut que j’accélère, je boirai tout mon saoul là-haut, reste plus qu’un kilomètre, ça va l’faire. Regarde pas le sommet, surveille juste le prochain virage devant toi. Faut te dire qu’il n’en reste plus que quatre, t’en a déjà fait les trois-quarts. C’est bien aussi de regarder en bas, ouah ! ce que j’ai déjà grimpé ! Les toits de Vuillafans, y sont déjà tout petits. Bon sang, que cette vallée est belle !

Ouf ! enfin arrivé au sommet. Après avoir posé un pied sur le goudron, je bois le reste de ma gourde puis je me prends en photo. Trempé de sueur, le visage rouge, mes yeux bleus seront encore plus beaux. Ce selfie, c’est pour montrer à Emeline dès que je lui aurai déclaré mon amour, elle va encore plus aimer le mec en pleine souffrance.

Je me décide à faire demi-tour, pas de boucle dans mon entrainement aujourd’hui. Il faut que je me tape la descente de cette célèbre montée d’Echevannes, là où chaque année en juillet, les coureurs automobiles rivalisent de prouesses en grimpant ces plus de quatre kilomètres et ces virages en épingle en guère plus de deux minutes. Quand je pense qu’il me faut vingt à vingt-cinq minutes avec ce vélo ! T’inquiète, v’là la descente, tu vas voir, ils feraient pas tant les malins avec leurs moteurs trop puissants, pas sûr qu’ils me suivraient ces merdeux de pilotes. Max, y me dit toujours que je suis le meilleur descendeur de tout le département. C’est vrai que j’ai pas peur des précipices, je me sens à l’aise sur mon vélo, je maitrise, je sais prendre les courbes, je sais rester prudent à l’entrée du virage pour mieux accélérer dès sa sortie. Je suis fier de mes descentes. Faut que je me teste encore une fois. Je vais me faire une de ces descentes… grave !

Je prends le vent, je suis bien dans cet air chaud qui me parait frais, les lacets sont agréables à franchir, je pédale comme un fou, grand plateau, super grand plateau et j’ai l’impression de forcer encore plus que dans la montée. Je regarde mon compteur, quatre-vingt kilomètres heure dans le sprint final à l’entrée des ruelles de Vuillafans. Calme ! calme-toi, Adam, ne prends plus de risque dans le village, c’est trop dangereux.

A la sortie de Vuillafans, je franchis le pont de La Loue et attaque la montée de Longeville, sept kilomètres, c’est de la rigolade, c’est moins pentu que la côte d’Echevannes, mais quand même, c’est long. M’en fou ! après je suis arrivé à la maison.

Je m’arrête à hauteur de Châteauvieux, parait-il le plus petit village de France, dix ou douze habitants. Ici, y doivent tous être conseillers municipaux, même les mioches ! Je rempli ma gourde à la fontaine naturelle devant les ruines du château et m’assis sur une grosse pierre.

Bon sang ! pourquoi faut-il encore que je pense à Emeline. Au lieu de toujours ruminer, tu f’rais mieux de lui causer, au moins tu connaitrais ses sentiments, mais non, faut que ta timidité soit la plus forte ! Attends dimanche dans quinze jours, quand je vais gagner, tu vas voir comme elle va courir pour m’embrasser, là, sûr, je lui dirai que je l’aime comme un fou. Presque mon âge, cette jolie gazelle. Son immense chevelure de couleur inconnue, entre la paille et la châtaigne, heureusement que je la vois comme spectatrice sur le bord de la route lors de mes courses, là, elle dénoue ses longs cheveux qui lui tombent sur les hanches. Là-bas, au boulot chez Perrin à Cléron, elle est différente, son grand chignon que j’entrevois lors des pauses ou lorsque l’on se croise dans les vestiaires, trop souvent caché sous ce bonnet de plastique blanc hygiène, montre une bouille fine et creuse, les racines noires et blondes tirées derrière ses petites oreilles. Comme j’ai envie de les mordiller, ces petites portugaises ! C’est vrai, c’est peut-être une jeune fille ibérique avec sa peau mate, ces cheveux venus d’ailleurs, aérés par le vent de l’Océan, ses grands yeux bleus qui regardent les vieilles rues de Lisbonne ou les côteaux de Porto, sa silhouette qui danse le long de La Ponta da Piedade aux bords des falaises, légère parmi les embruns, qu’on dirait qu’elle s’envole pour rejoindre les anges, son corps de rêve qui semble marcher sur l’eau à Cais Palafitico da Carrasqueira, élégante comme une sirène. Sûr qu’elle m’aime, ben oui, quoi ! l’autre jour à Dijon, quand j’ai fini deuxième de cette belle course régionale, qu’il manquait que l’épaisseur d’un boyau pour que je l’emporte au sprint, n’est-elle pas venu me féliciter ? ne m’a-telle pas flanqué un bisou sonore magistrale que je l’entends encore raisonner dans ma tête, dans mon cœur, comme une bombe qui éclate dans ma poitrine et dont tu gardes les éclats à jamais, comme une blessure de bonheur ?

Sous ce ciel bleu, la tête dans les nuages, je me relève enfin, enfourche ma bicyclette de courses, avale les kilomètres qui me sépare de Longeville à la vitesse des vrais professionnels. Il me faut un entrainement de dingue, faut que j’épate Emeline à Déservillers, faut que ce soit là-bas pour ce jour où l’on va s’embrasser, s’aimer.

Je descends de vélo devant la ferme des parents, rentre au frais dans ces murs de pierre, prends une douche, reviens dans le jardin avec juste un short sur moi. Je m’assieds à la table de terrasse, ma mère en face de moi qui écosse des haricots verts.

— J’ai comme l’idée que je vais la gagner cette course, maman.

Ma mère, mère au foyer, mère de deux enfants, mère sévère mais intègre, peu souriante, mais toujours souriante avec ses deux enfants, ma mère relève la tête et me regarde de ses yeux clairs :

— Ton père et moi, on a causé de toi, hier. Tu t’entraines comme un fou, tu adores ce sport. On s’est dit que si tu gagnes cette course qui se passe tout près de là, nous sommes prêts à t’acheter un vrai et beau vélo professionnel et l’on te paye ton inscription dans une grande équipe.

Je baisse la tête, murmure un merci du bout des lèvres. Je suis content, je dis encore un plus grand merci, un immense merci dans ma tête de grand malade timide, un vrai merci que je n’ose même pas prononcer devant ma mère si généreuse. C’est bien, ce cadeau promis, mais j’en attends un autre beaucoup plus riche, un cadeau qui durera tout une vie, le cadeau le plus beau que l’on puisse espérer. Rien ne remplace l’amour.

C’est encore le dimanche qui se prolonge, vivement demain lundi. Certes je me lèverai tôt, mais j’aime me lever tôt parce que je sais que c’est pour retrouver Emeline au travail.

 

A trois heure quinze du matin, Longeville – Cléron en vélo, ça ne me fait pas peur. Qu’est-ce que c’est que vingt kilomètres à bicyclette pour un pro comme moi ! Et en plus, ce n’est presque que de la descente pour rejoindre mon travail.

C’est encore la nuit lorsque je pose mon vélo sous le chêne où j’accroche l’antivol. Il est pile six heures, est-ce que Emeline est déjà au vestiaire ? Je ne vois pas sa Clio rouge, serait-elle en retard ? Ce n’est pas ces habitudes. Un accident ? Elle qui n’a son permis que depuis quelques semaines, et conduire la nuit, est-ce raisonnable pour une fille aussi fragile ?

Je me change vite fait, passe ma blouse blanche, enfile mon bonnet jetable qui ressemble à un sac de course pour midinette et retrouve le grand Serge qui a déjà lancé la machine tapis roulant. Me voila donc parti pour enfiler toute la matinée des bouts de fromage à raclette sous vide dans des cartons que je n’ai plus qu’à fermer, à empiler sur mon charriot, puis à pousser celui-ci plein de fromton jusqu’à l’embarquement.

— Comme d’hab, tu es dans la lune, Adam, rouspète le grand Serge.

Je lève le nez du tapis roulant, rougit, fixe mon collègue, et réussit à bafouiller :

— Qu’est-ce que j’ai fait ?

— Tu ne vois donc pas que ça n’avance pas, tu nous prépares un paquet de fromages qui va tout bourrer à la sortie de la machine. On est pas là pour s’amuser, y a du boulot, on a une grosse commande de Lidl qu’était pas prévue.

Je ne m’excuse pas, j’ai peur que ce soit mal interprété, je baisse le nez sur mon travail et j’accélère le mouvement.

Serge me guette en coin :

— T’es encore en train de penser à la belle Emeline, c’est ça ? Tu devrais pas. Ce n’est pas une fille pour toi. Je te l’ai déjà dit, laisse tomber. T’as pas vu qu’elle ne te regarde même pas.

Je relève la tête, me décide :

— Elle n’est pas à son travail aujourd’hui ?

— Ben non ! Tu n’as pas regardé le planning comme il faut vendredi soir, sinon t’aurais vu qu’elle travaille d’après-midi aujourd’hui.

Je baisse à nouveau la tête sur mes bouts de raclette. Tiens, maintenant, c’est du morbier. Faut que je fasse gaffe à bien changer de cartons. Et puis, je sui vraiment nul, pas avoir lu comme il faut le planning, j’étais pourtant persuadé qu’elle avait les mêmes horaires que moi. C’est bien ça, l’amour rend aveugle, j’ai tout interprété de travers. Je voulais tellement qu’elle ait les mêmes horaires que moi, alors j’ai lu les mêmes horaires. En même temps, ça n’aurait pas changé grand-chose, je me serais levé à deux heures et demi du mat quand même, je serais venu au boulot de bonne humeur. Rien que de rentrer dans les murs de cette entreprise, je me sens bien. J’ai chaque fois ce petit sursaut au cœur lorsque je franchis la porte, je suis comme les chiens de sang qui reniflent le gibier plusieurs jours après leur passage, je respire partout dans l’usine le parfum sauvage d’Emeline, l’odeur agréable de mon futur trophée, de ma docile proie, pas besoin de la traquer, elle se laissera caresser, elle saura que le gentil chasseur est bien inoffensif, et surtout très amoureux. A défaut, j’espère juste la croiser au vestiaire à midi, lorsqu’elle prendra la relève. Surtout si elle me relaie sur la même ligne de production, comme ça je pourrai lui passer les consignes, j’oserai lui parler, je lui dirai des choses comme : on… on a fait trois charriots, faut que votre équipe en face au moins encore trois, mais aussi je lui dirai : tu, tu… non rien… je te souhaite bon courage. Oh ! tu crois que je vais oser lui dire : je te souhaite bon courage. Grave ! c’est pas gagné. En même temps, je sais que ce sera le grand Serge qui lui passera les consignes.

Et midi arrive, et je la croise dans le vestiaire, je la salue d’un sourire timide, lui tend la main, n’ose pas lui faire la bise, elle tend la sienne avec négligence, je sui déçu, bien fait pour moi. Sûr, elle attendait une bise de ma part. C’est bien au mec de faire le premier pas, non ? Quoique maintenant, les filles, elles savent se faire comprendre, pas besoin d’un long dessin avec une flèche dans le coin inférieur droit, laquelle indique la direction de leur lit. C’est ce qu’il m’est arrivé au lycée y a trois ans. Une jolie nana, Julie qu’elle s’appelait, elle savait que je la lorgnais bêtement, un jour elle m’a filé un dessin par WhatsApp : un garçon, une fille, chacun dans son coin de cour, appuyés contre le mur, une bulle de paroles à la bouche de la lycéenne : « Puisque tu n'es pas décidé à m’inviter, c’est moi qui ose le premier pas ». Une flèche en bas du dessin, et page suivante : un lit dont la couette est entrouverte et une bulle de paroles à la bouche du lit « rendez-vous dans mes draps ». Bien entendu, je n’ai pas donné suite. 

— Eh ! encore dans la lune. Arrête de rêver, ça bourre en bout de chaine.

Midi. Je la croise dans le vestiaire. Ses cheveux tombent sur ses hanches. Elle fait face à son casier entrouvert, elle me tourne le dos. Elle relève sa chevelure avec la grâce d’une sirène qui ne craint pas le pêcheur. On dirait une chorégraphie amoureuse rien que pour moi, elle va se retourner, se déhancher, me sourire. Entre ses bras ouverts, les seins danseront aussi, une langueur dans les hanches m’apportera le rouge au visage. Si je lui dis bonjour maintenant, je vais tout gâcher, elle va se retourner brusquement pour me répondre, fini la danse langoureuse.  Je lui dis bonjour quand-même, c’est plus poli, et puis je sais quelle cache sa timidité en regardant le rayonnage de son casier tout en tripotant son chignon qui se forme sous ses doigts fins, ses doigts qui m’inspirent la chair de l’amour, ses grands et petits doigts qui caressent ses cheveux, qui caressent mes sens, qui entretiennent mon embarras. Elle ne se retourne pas, elle dit :

— Bonjour Adam, ça va ? Y a des consignes ?

— Oui, ben… euh… Serge va te les donner. Au revoir, à demain.

Elle ne s’est toujours pas retournée, Je franchis la porte. Je remonte sur mon vélo, la voix d’Emeline encore dans mes oreilles.

L’après-midi ma bicyclette m’entraine dans la côte d’Evillers, dans la grimpée de Sombacour, dans la forêt de sapins de Levier, à travers les pâturages de Septfontaines, les haies, les buissons et les prairies d’Amathay. Demain je reverrai Emeline, j’ai regardé le planning, elle a les mêmes horaires que moi, je travaille d’après-midi tout comme elle. Ainsi demain matin je ferai encore un peu d’entrainement dans la vallée de La Loue et je me rendrai à mon travail en passant par Scey en Varais. Comme ça, je serai sur le chemin de son travail, elle va me suivre avec sa Clio, me voir sur mon vélo, elle va regarder mon dos, apprécier mes jambes rasées, mon pédalé de sportif viril. Elle va me doubler, elle va me sourire, puis je me mettrai en danseuse dans le village de Cléron pour essayer de la suivre, on arrivera en même temps au boulot juste pour midi.

Je reconnais le ronronnement de la Clio dans mon dos, elle hésite à me doubler, on traverse Cléron, moi je crois qu’elle le fait exprès, elle ne me dépasse pas, pourtant là, après le pont, elle peut me doubler, non, elle préfère me mater.

Elle me double, ne me sourit pas, je me dresse en danseuse, elle accélère, mais je ne peux pas la suivre malgré mes puissants mollets.  J’arrive à l’usine, elle ne m’a pas attendu. Elle est en train de relever ses magnifiques cheveux sur le sommet de sa tête, elle regarde son casier, je lui dis bonjour, elle me répond bonjour, ne se retourne pas, passe son bonnet façon hygiène, elle est toujours aussi belle, même avec un bout de plastique sur la tête.

J’ai travaillé sur ma chaine de production tout l’après-midi, mais Emeline bossait à l’étage au-dessus, même pas pu lui dire que j’allais courir à Déservillers dans treize jours. Pas grave, elle connait certainement le calendrier de toutes les courses régionales, elle n’en rate aucune, cette amoureuse du tour de France et de toutes les courses cyclistes, amoureuse du look des cyclistes, de leur panache, amoureuse de leurs sueurs qui dégoulinent sur leurs joues, les perles translucides sur leurs fronts, les lèvres grimaçantes et les langues pendantes dans l’effort.

— Viens me voir courir à Déservillers, je gagnerai la course, je la gagnerai pour toi, viens me voir, je t’aime.

Je l’ai murmuré tellement fort entre deux cartons de fromton que le grand Serge s’en mêle.

— Qu’est-ce que tu dis ? Tu parles à Emeline ou à moi ? me répond-il d’un sourire ironique.

Je rougis, la tête dans le carton.

Pendant qu’il me cause, je devrais en profiter pour lui demander qu’il voie avec le responsable pour que j’aie le même planning qu’Emeline la semaine prochaine. Mais je n’ose pas, d’ailleurs il me dirait : « va donc lui demander toi-même », et il aurait raison.

 

Coup de bol, j’ai regardé l’agenda rédigé par le responsable le lendemain soir, Emeline et moi, nous gardons les mêmes horaires tout au long de la semaine prochaine, nickel ! Mais y a un blème, elle ne travaillera pas avec moi sur ma chaine de production. J’aurai juste l’occasion de la croiser de temps à autre dans le vestiaire. Deux minutes à se voir, je m’connais, je n’aurai pas le temps de me lancer dans une discussion, genre complimenterie. 

Et tout se passa comme prévu tout au long du reste de la présente semaine, juste un bonjour, un coup d’œil en coin entre deux casiers dans le vestiaire. J’ai croisé quelques autres collègues, des sympas sûrement, je sais pas, je cause pas avec eux, j’ai rencontré une fois Sofiya, genre Ukrainienne exilée par la guerre, enfin, c’est ce que m’a dit le grand Serge. Je n’aime pas mon boulot mais j’aime Emeline, alors je reviendrai la semaine prochaine, nous sommes tous les deux du matin. Pourvu qu’elle soit sur la même chaine de production que moi.

 

Après un entrainement intensif durant tout le week-end, je me retrouve au boulot à midi à la fromagerie Perrin à Cléron. Alors que je range mon vélo dans la cour, je me retourne au son du moteur. Un bruit agréable, familier, unique, je le reconnais entre mille, j’ai l’oreille d’un chien qui pense à son maître à chaque seconde de sa vie. 

Elle descend de sa Clio, elle me sourit, elle m’aime. Je lui souris, je l’aime, aussi je suis poli. Je rougi, pas parce que je suis poli, mais parce que je l’aime et j’ai peur qu’elle le comprenne. C’est grave, docteur ? Non, c’est pas grave puisque je vais lui déclarer mon amour dimanche après ma victoire lorsqu’elle viendra me féliciter.

Après nous être changés dans le vestiaire, je monte l’escalier pour rejoindre la chaine de production, je la sens dans mon dos, j’ai l’air con avec mon plastique sur la tête, on ne voit même plus mes courts cheveux blonds qui montrent tout mon charme. Je me retourne dans le couloir de l’étage, elle me suit toujours, elle n’a pas l’air con avec son plastique sur la tête, au contraire, ça l’embellit, un mannequin s’habille avec un rien, toute nouveauté la rend plus élégante, on dirait une étrangère de quatrième dimension qui joue l’héroïne dans une comédie sentimentale avec Brad Pitt. Mais… mais ! elle me suit. Yes ! elle travaille sur le même atelier que moi.

Le grand Serge est déjà là. Il donne les consignes. Emeline est presque en face de moi sur la ligne de production, elle empile les fromages dans les cartons, tout comme moi, elle lève de temps à autre ses magnifiques yeux bleus vers moi, elle m’aime. J’évite son regard divinement machiavélique, je baisse souvent les yeux, je vois son visage sur l’emballage translucide, entre les mots L’éden et Cléron, je vois le visage d’Emeline dans le jardin d’Eden et son ange qui vole au-dessus d’elle au son du Cléron. Lorsque je ferme le carton au gros scotch marron j’ai l’impression d’emprisonner ma chérie dans ma chambre noire. Le doux bruit du scotch qui se colle au carton, on dirait le bruit de la culotte qui se déchire tellement je m’empresse de lui faire l’amour.

Je relève la tête, elle me regarde sans sourire, je la vois nue dans son pantalon de toile, sa blouse un peu sale, son plastique sur ses cheveux. Je l’aime… je lui tends les bras, je soulève son carton, le pose à côté du mien. Le charriot est plein, je l’emmène en salle d’embarquement.

A chaque heure de chaque jour de la semaine je lui fais l’amour dans le carton, chaque fois elle déchire sa culotte dans un bruit de scratch. Mais c’est au cours de cette semaine que j’ai, par un bel après-midi où nous ne pouvions voir le soleil, toucher ses doigts blancs, grands, longs, ils étaient froids. Je ne l’ai pas fait exprès, c’est parce que nos cartons se frôlaient et que j’ai voulu déplacer le mien, de son côté, elle n’a rien fait pour le retirer, elle le tenait fermement, mais je suis certain qu’elle l’a fait volontairement, elle voulait sentir ma peau, elle m’aime. Je me suis excusé d’avoir effleuré sa main. Tout ragaillardi de cette douce sensualité, je me sui permis de causer devant elle à la pause de l’après-midi. Nous étions tous trois assis autour de la table à grignoter des biscuits devant notre tasse de café. Je me lance :

— Je sais que tu n’es pas fan, Serge, mais si tu veux et si tu peux, viens me voir à la course cycliste à Déservillers ce dimanche. Je m’entraine depuis plus de deux mois, et cette-fois ci je joue la gagne.

Serge me répondit d’une voix trop forte, de quoi me faire rougir :

— Tu sais, moi, le cyclisme, c’est pas mon truc, en fait le sport c’est pas pour moi. Si toutefois nous n’avons rien de prévu et que ma femme et partante, pourquoi pas, mais n’y compte pas trop.

Il tourna la tête vers Emeline et poursuivit :

— Emeline, elle, je suis certain qu’elle est partante, n’est-ce pas Emeline ?

Elle jeta un regard mi-souriant vers moi.

— Je n’ai encore rien décidé, mais comme j’aime le cyclisme, possible que j’y sois.

Tu parles, sûr qu’elle y sera, elle rate aucune course, elle est comme moi, elle cache ses sentiments, c’est d’ailleurs pourquoi nous serions si bien ensemble. Aussi parce qu’elle est bandante.

J’avais posé cette question indirecte vers Serge au profit d’Emeline parce que je voulais qu’elle sache avec certitude que je serais bien présent pour cette épreuve. Elle dit que c’est parce qu’elle aime le cyclisme qu’elle se déplace à chaque course, tu parles ! c’est parce qu’elle m’aime, voilà tout.

 

 

*****

 

 

Nous sommes le dernier dimanche de septembre, c’est le jour J, cette belle épreuve cycliste d’une boucle d’une dizaine de kilomètres, dix tours de prévus, la côte de Montmahoux, la descente de Deservillers, un directeur technique d’AG2R LA MONDIALE présent, ce pourrait bien être avec cette équipe que je signerai si j’emporte cette course, ouah !

Que de monde sous ce franc soleil, cette légère brise qui empêchera les bordures, cette douceur qui permet de ne pas trop galérer dans les grimpettes, même une fanfare encourage les sportifs avec tout plein d’instruments à vent et tambours et baguettes sur la ligne d’arrivé en haut de Montmahoux. C’est sûrement là qu’elle s’est placée pour me regarder, pour venir m’applaudir dès que j’aurai gagné. Un pied dans le cale-pied, l’autre sur le goudron, je suis planqué au milieu du peloton, prêt pour le signal du départ. Je zieute à droite, à gauche par-dessus les têtes de mes concurrents. Je ne vois que des casques, je ne repère pas Emeline dans sa belle robe colorée du dimanche, embellie de ses immenses cheveux qui tombes sur ses hanches. Pas grave, elle est là, c’est sûr.  

Au bruit des trompettes, des trombones, des tam-tams, des timbales et de la grosse caisse, sous le regard des majorettes coiffées de casquettes jaunes, le peloton s’élance en dansant, mollement puis plus prestement. A l’ombre des premiers sapins le peloton s’étire, au deuxième tour quelques attardés déjà, dès le troisième tour je me hisse en tête du groupe, je veux passer la ligne le premier devant Emeline. Je la cherche des yeux tout en pédalant à fond pour ne pas me laisser dépasser, je ne l’ai toujours pas repérée. Au quatrième tour le peloton s’est scindé en deux, j’ai failli me laisser surprendre, mais par un effort sur près d’un kilomètre je réintègre le groupe de tête, ouf ! Je suis à l’avant du groupe lors de la descente de Déservillers, c’est ma spécialité, c’est là où je suis le meilleur, aucun gars du peloton ne peut me suivre, je prends deux cent mètres d’avance en peu de temps, et en bas de la descente dans le virage à angle droit qui tourne à gauche, j’ai le temps de pencher la tête pour remarquer la silhouette d’Emeline là, sur ma droite, elle me regarde, elle applaudit, je n’ai pas le temps de sourire, je suis déjà dans l’accélération à la sortie du virage et en danseuse. A cet instant, je me dis que je peux poursuivre seul en tête. Non, c’est une erreur, me signale mon coach qui me suit dans sa belle Simca rouge des années 70. Il a raison, il faut être patient, savoir se ménager bien que je sois survolté.

Alors que je suis encore le seul échappé en traversant le bois entre Déservillers et Montmahoux, je cogite, je me demande pourquoi Emeline n’est pas sur la ligne d’arrivée à Montmahoux, pourquoi reste-elle en bas de Déservillers, peut-être sait-elle que je suis excellent descendeur, oui, c’est ça, elle veut m’admirer dans toute ma splendeur, scruter mon corps de sportif le nez dans le guidon, le derrière relevé, les jambes qui moulinent dans la descente, la cuisse qui s’écarte pour un meilleur aérodynamisme dans les virages, c’est pour cela qu’elle s’est placé là où la descente est la plus rapide, là où se présente le virage le plus dangereux. Ah, faut-il qu’elle m’aime pour chercher la contemplation idéale de son sportif adoré !

Arrête de penser, de rêver, Adam, voilà le groupe de poursuivant qui te rattrape, qui te dépasse, t’es obligé de t’accrocher et de te remettre en danseuse pour recoller au groupe de tête. Concentre-toi, pense au bonheur de la victoire, à Emeline qui se précipitera à ta rencontre sur la ligne d’arrivée lorsqu’elle entendra la voix du journaliste de FM Village qui commentera en direct le sprint final avec la victoire de Adam Marquet, voire même la victoire après l’échappée solitaire de Adam Marquet.  

En haut de la côte dans le village de Montmahoux, je fais un effort magistral pour prendre une longueur d’avance sur l’ensemble de mes équipiers afin de m’imposer sur la ligne d’arrivée de ce cinquième tour. Le speaker de FM Village hurle au micro :

— Adam Marquet vient de sortir du groupe de tête dans les derniers mètres de l’ascension et passe en tête au sommet devant ses poursuivants. Il semble à l’aise, les mollets poussent sur les pédales, le souffle est régulier, c’est un sérieux candidat pour la victoire.

Ah que c’est beau d’entendre tous ces éloges lors de mon passage sur la ligne à la fin de ce cinquième tour. Mon manager depuis sa Simca rouge me demande de ménager mes forces, de rester dans le groupe, que j’aurai tout le temps d’attaquer dans le dernier tour. Oui mais moi, je veux épater Emeline tout au long de la course, je veux l’exciter, la faire baver, qu’elle frissonne avec moi, qu’elle frétille de joie lorsqu’ elle entendra mon nom sur les ondes de FM Village depuis son portable en bas de la descente de Déservillers, qu’elle se désespère lors d’un coup de mou de son cycliste préféré, qu’elle danse de plaisir quand je réussirai mon échappée, qu’elle tremble avec moi lorsque l’on comptera ensemble les secondes qui me séparerons des poursuivants, ce sera un peu comme les préliminaires avant l’assaut final, l’assaut victorieux.

Il ne reste plus qu’un tour et demi et je n’ai pas revu Emeline en bas de la côte de Déservillers. Est-elle cachée parmi la foule ? A-t-elle décidé de rejoindre Montmahoux et la ligne d’arrivée pour être la première à me féliciter ? Ah, elle cache bien son jeu, celle-ci ! C’est la même qu’au boulot, elle fait semblant de me négliger, m’épie pourtant à chaque coin de porte, à chaque détour de talus. Pas grave… on saura s’aimer devant tout le monde dès que je recevrai le bouquet du vainqueur, Emeline à mes côtés. Tiens, mes parents sont là sur la ligne d’arrivée ! il a fallu attendre la fin du neuvième tour pour que je les remarque. Peut-être qu’Emeline est avec eux, derrière eux puisque je ne la vois pas.

Bon ! cette fois-ci c’est du sérieux, nous sommes entrés dans le dixième tour, mon coach m’a donné carte blanche pour attaquer quand bon me semblerait dans ce dernier tour. Il reste moins de douze kilomètres et j’ai déjà plus de cent-dix bornes dans les jambes. Je me sens bien, mon souffle, mes mollets, tout roule, et comme parait-il, il faut aussi courir avec la tête, j’ai décidé de ne plus penser, même pas à Emeline, me concentrer uniquement sur la victoire, mais aussi je réfléchis à ma tactique. Je fausserai compagnie à mes huit compagnons qui sont encore là autour de moi, et qui commencent à se regarder en chien de faïence, dès le haut de la descente de Déservillers. Il ne restera que six kilomètres avant l’arrivée, c’est jouable si je prends trente secondes dans la descente, puis je maintiendrai mon avance dans le bois après le village, je jouerai un véritable contre la montre dans les derniers kilomètres, et comme je ne suis pas mauvais grimpeur, je ferai le forcing dans la montée de Montmahoux.

Ça y est, nous y sommes, voilà l’instant où tout se décide. Comme je sais que mes compagnons de route se doutent de mon échappée dans la prochaine descente, pour les surprendre je décide d’accélérer et de lancer mon effort cinq cent mètres avant le premier lacet de dénivelé. Ma surprise fait mouche, les gars se regardent. Trop tard ! me voilà dans le début de la descente avec cent cinquante mètres d’avance. Je vois d’ici les spectateurs sur la ligne d’arrivée, les autres dans le village de Déservillers, avec leurs visages rouge de joie à écouter le speaker de FM Village.

— Au kilomètre 114, en haut de la descente de Déservillers, Adam Marquet vient de lancer une attaque foudroyante, le voilà seul dans la descente, il fonce dans les lacets, passe tout près de notre antenne FM Village à une allure folle, laissant dans le vent ses compagnons de route. Il reste six kilomètres, tiendra-t-il la distance ? oui… c’est faisable.

Quelque dix mètres avant le virage dangereux qui tourne sur la gauche en bas de la descente, je distingue… j’entrevois… c’est elle, c’est sa silhouette, sa robe bleu ciel qui recouvre des hanches harmonieuses, ses longs cheveux dénoués, son visage angélique, son sourire, elle applaudit, je suis plein de vie, heureux, j’amorce le virage devant elle à fond les godilles, la roue arrière dérape, je tombe la tête la première, le casque éclate, le noir…

 

 

*****

 

 

Le noir, le noir, le noir, toujours le noir, encore le noir.

Juste des sanglots à peine retenus, des murmures, je ne comprends rien, j’entends, j’entends mal, mais j’entends. J’écoute, j’écoute bien, mais j’entends toujours mal. Le noir.

J’oublie, je dors, Emeline, ma course, ses longues jambes, le noir, je dors, tout s’embrouille, je ne dors pas, j’entends, le noir. Une robe colorée, la couleur ? Je ne sais plus, noire peut-être ? Le noir, je dors.

Combien de temps ? Je ne sais pas, mais c’est la voix de ma mère. J’entends mal, approche-toi donc, maman, je ne reconnais que des murmures, j’ai mal, j’ai mal je sais pas où, la tête peut-être, les bras ? le bassin ? ma main, laquelle ? la gauche, l’autre, encore une autre peut-être. J’ai combien de mains ? aucune, ou plein de mains ? Mes pieds, ce sont mes mains peut-être. Cette lourdeur, là et partout, je vole, je sommeille, je gonfle, me dégonfle, j’ai mal, maman ! le noir. La voix de papa. Ah ! il parle fort.

— J’ai bien peur qu’il ne sorte plus jamais de son coma.

— Chut ! oin or.

Parle plus fort, maman, j’entends à peine tes murmures.

Plus rien ou presque, juste une chair humide qui frôle mon front. Le noir. Je dors, je dors longtemps ? ch’ai pas.

Du bruit dans le couloir, on soulève ma main, ça fait à peine mal, une piqûre ? Une chaleur tiède, plus froide que mon front, qui touche mon front. Le noir. Une porte qui s’ouvre ou se ferme, elle ne grince pas, juste le frémissement de l’air différent, l’odeur des cuisines toute proche. J’ai même pas faim, pourtant ça sent bon. Le parfum de la blanquette embaume mes narines, la porte a dû rester ouverte. Le noir. J’entends les assiettes qui s’entrechoquent, les pas des aides-soignantes, des infirmières, des filles de salle. Je sais que là, c’est un médecin, je reconnais le mouvement de ses déplacements. Dans le noir, il touche ma main, mon pouls, de sa voix grave et puissante :

— Etat stationnaire, on peut l’emmener dans une chambre privée. Les visites sont autorisées deux heures en soirée, et deux personnes maxima à la fois.

Le noir. Je me balance, je descends à fond les godilles, sa silhouette, c’est elle, je l’aime, je soulève mon trophée, elle m’embrasse, je la prends dans mes bras, le noir, elle m’aime, je l’aime, on s’aime, ma casquette tombe à terre, les casquettes jaunes s’empressent autour de moi, j’aime la vie, je suis presque mort, le noir.

— Tu crois qu’il nous entend ?

— Sais pas.

Une larme roule sur ma joue, je ne peux pas la retenir, je voudrais l’essuyer, elle roule encore, le sel approche mes lèvres, un doigt frôle ma joue, mes lèvres, un mouchoir, ou comme un mouchoir, plus de larme, juste la voix de maman.

— Mon pauvre enfant ! Tu vois, c’est bien vrai qu’il nous entend, il voudrait nous répondre. Il se réveillera bientôt, j’en suis certaine.

Des lèvres tièdes baisent mon front, ma joue, l’autre joue, j’ai moins mal, Emeline, tes lèvres, je t’aime. Le noir.

— On te laisse, mon chéri, on revient demain. On t’aime.

Le parfum de maman dans mes narines, d’autres lèvres plus sèches qui effleurent mon front. Je les reconnais, c’est papa. Le noir. Je dors, je dors pas, Emeline en robe de mariée, elle dit oui, je verse une larme, je dis… sûrement oui, mais je ne m’entends pas. Son voile blanc dans le noir voile mon regard des couleurs de l’amour et du désespoir. J’ai mal aux fesses de trop dormir, pourtant je suis debout devant l’autel et le curé, je signe sur le registre, elle signe, je porte l’enfant dans mes bras, il est né il y a bien longtemps, depuis que j’aime Emeline, je les aime tous les deux, plus encore Emeline parce qu’elle est belle et bien vivante, l’enfant, lui, il triche, c’est pas vrai qu’il est né, pis d’abord y pleure jamais, mon fils y sera cycliste comme moi, y gagnera plein de courses pour que sa chérie l’aime, la mienne elle m’aime beaucoup parce que j’ai gagné à Montmahoux, les murs de ma chambre me tombent dessus, je les repousse, et ça recommence. Le noir.  Je dors, les voitures de courses roulent sur mon ventre, se fracassent contre ma tête de lit, les bolides recommencent encore et encore, les casquettes jaunes lancent leur bâton de majorette au-dessus de moi, marchent sur mon ventre, les cyclistes maintenant, ils se vengent parce que j’ai gagné, c’est au tour d’Emeline avec sa robe de couleur chai pas, je vois rien sous sa robe, pourtant elle est debout sur mon ventre, elle se venge aussi, je ne lui ai jamais dit « je t’aime », pas grave, elle le sait. Le noir. Je dors. La voix du docteur qui prend mon poignet, son pouce sur mon pouls :

— Pas d’évolution, on peut élargir les visites de quatorze heures à dix-huit heures. Ses parents pourront même venir une heure en matinée.

Un silence, puis :

— Monsieur et madame Marquet, il ne faut pas hésiter à parler à votre fils. Il est possible qu’il vous entende. Cela ne peut que lui faire du bien. S’il aime la musique, ne pas hésiter à lui mettre un casque sur les oreilles et passer en sourdine des chansons qu’il aime, il y une petite chance pour qu’il puisse se distraire.

— Pensez-vous qu’il s’en sortira, docteur ?

Silence, peut-être que le docteur a répondu en haussant les épaules, peut-être ne faut-il pas que j’entende un verdict trop sombre. Le noir, toujours le noir. Depuis quand ? des jours, des semaines, je ne connais ni le jour ni la nuit. Je grimpe le Tourmalet, je finis premier à Avoriaz, je gagne le tour de France, Emeline me suit partout, assise côté passager auprès de mon directeur sportif, ils s’embrassent, je hurle, personne ne m’entend dans la chambre.

— Mais… mais, que se passe-t-il ? Vous avez des soubresauts. Hé, monsieur Marquet, vous m’entendez ! Pouvez-vous bouger ?

Petit silence, angoisse chez moi, stupeur chez l’infirmière. Des pas, une porte qui claque.

— Docteur ! docteur… venez voir.

Le noir, on me touche, on prend mon pouls, on roule des machines tout près de moi. Je sens des tuyaux sur mon corps, des caresses, les mains d’Emeline, des fils qui courent sur mon ventre, la tendresse d’Emeline, une main sur mon front, encore Emeline, je t’aime, m’entends-tu ? des pas qui s’éloigne, la voix grave du médecin, trop loin, déjà dans le couloir, peut-être.

 

Combien de jours ? combien de nuits ? Le noir. Combien de semaines, combien de… La porte s’ouvre, je le reconnais au courant d’air. Encore mes parents certainement. Des pas, pas les même pas que d’habitude. Silence. Le noir. Je reconnais les quatre pieds du fauteuil qui frappe le carrelage avec douceur, on me prend la main, on emprisonne mes doigts dans cette main, elle est froide, la fraicheur d’Emeline, la même sensation que lorsque l’on se frôlait les doigts entre deux cartons à l’usine de fromages. Elle ne me lâche pas la main, elle est toujours froide, moins froide, je dois lui transmettre ma fièvre, elle m’aime, je suis bien, ne lâche pas ma main s’il te plait ma chérie. Le noir. On se promène tous deux, main dans la main le long de la rivière à la sortie d’Ornans, on déjeune au restaurant du centre-ville, ça sent la quiche, j’ai pas faim, on referme la porte de la chambre, ça sent moins, j’ai pas faim, elle me tient toujours la main, je l’aime, elle ne dit rien, je t’en prie, cause-moi, peut-être es-tu dans tes songes ? Peut-être que tu pleures, peut-être que tu souris, elle m’aime, elle n’est pas venue avec notre fils, je ne l’entends pas, c’est aussi bien, il ne me connait pas, elle sert sa main entre mes doigts, je ne sais pas lui répondre, suis-je trop timide ? Le noir. Elle me lâche la main, j’ai froid, je l’aime, ses lèvres sur mon front, c’est elle, c’est Emeline, c’est comme dans mes fantasmes, je reconnais la tiédeur de sa bouche sur mon front. Le noir. Je dors… ou pas.

C’est le matin, ou l’après-midi, pas la nuit. Le noir. Y a trop de bruit dans l’hôpital, mes parents sont venus il me semble y a pas longtemps. Le souffle de la porte, les odeurs de cuisine, quatre pieds qui tamponnent le carrelage, sa main dans la mienne, un peu de douceur de lèvres sur mon front, elle serre ma main très fort, elle m’aime, on marche dans les rues d’Ornans, le petit garçon tient l’autre main de sa mère, on l’emmène pour sa première rentrée scolaire à la maternelle du coin, on s’aime. Le noir. On s’arrête devant l’immense magasin de vélo et accessoires sur le pont d’Ornans, y a pas de magasin de supermarché de vélo à Ornans ! Si. Le noir. Je m’endors, je me réveille, elle tient toujours ma main. Un long baiser sur la chair de mon front, le bruissement de l’air par la porte. Le noir.

C’est le matin, ou l’après-midi, pas la nuit, trop de bruits. Le souffle de la porte, les quatre pieds, sa main, toujours froide, son baiser sur mon front, toujours tiède, je l’aime, je l’aime, je l’aime, je laisse glisser encore une larme, tout de suite un mouchoir de papier glisse sur mes yeux, ma joue, encore un baiser, cette fois-ci sur la joue, là où roulait cette larme, je t’aime, je t’aime, je t’aime. Le noir. Deux choses douces qu’on dirait de la mousse sur chacune de mes oreilles, Angèle ! Emeline sait que j’aime la musique d’Angèle, je t’adore ma chérie, tu es trop gentille, serviable, disponible pour moi, je t’aime Emeline comme j’aime Angèle, non, Angèle est moins belle que toi, mais elle chante bien, elle chante des choses intelligentes, elle te ressemble un peu, en moins belle. Le noir. Elle a chanté à notre mariage, elle a même chanté avec Suzanne, l’une était témoin de moi, l’autre témoin de toi, elles sont presque aussi gentilles que toi, mais elles sont moins belles, elles sont belles quand même, elles chantent bien, mieux que toi, enfin, tu te débrouilles sûrement bien, quand j’aurai gagné quatre tour de France, toi tu seras devenu chanteuse, on s’achètera un mats provençal, on fera l’amour sur la plage, dans la piscine, notre garçon fera des châteaux de sable, je t’aime. Le noir. Elle est partie en me laissant les traces humides de ses lèvres sur mes deux joues, elle m’aime. Encore le noir.

C’est le matin, ou l’après-midi. Le noir. Sa main emprisonne mes doigts, de la mousse sur mes oreilles, aujourd’hui c’est Suzane, je l’aime, mais moins que Emeline, et maintenant qu’Emeline est une vedette de la chanson française, Angèle et Suzanne ne sont plus de taille à rivaliser avec ma chérie, quand-est-ce que Emeline caressera mes oreilles de ces douces mélodies ? Le noir. On est dans notre mats provençal, on s’aime, notre fils, ou peut-être notre fille dort dans la chambre à l’étage, Emeline et moi, nous faisons l’amour au bord de la piscine, son dos fragile sur le marbre, mon torse musclé sur ses seins, on s’aime. Le noir. Elle me quitte en laissant fredonner Suzanne dans mes oreilles, je l’aime.

Combien de semaines, combien de mois ? Et chaque matin, ou chaque après-midi, peut-être tous les deux, entre deux visites de papa, maman, elle me tient la main, ne se lasse jamais, reste longtemps, très longtemps, parfois je dors au creux de sa main. Le noir. On retire nos sous-vêtements au bord de la piscine, elle me caresse, sa main sur ma joue, l’autre joue, le bout de ses doigts fins et froids sur mon front, elle retire mon casque, éloigne Angèle et Suzanne, elles n’ont pas besoin de mater ! elle caresse mon menton, je me laisse faire, c’est si bon, je soupire, je respire de grandes bouffées de Provence, elle pousse légèrement le drap, caresse mes clavicules, juste un doigt, l’index peut-être, elle passe un peigne fait de doigts un peu froids dans ma chevelure blonde, je me laisse faire, je suis bien, je soupire, je sens son haleine sous mes narines, elle baise le bout de mon nez, son parfum, ah ! son parfum unique, envoutant, c’est comme ça que je sais que c’est elle sans jamais me tromper, ses mains froides et son parfum. Le noir. Elle dépose un baiser sur mes lèvres, il est long, sensuel, mes lèvres s’entrouvrent, Emeline pousse la tiédeur de ses lèvres jusqu’au plus loin possible dans ma bouche, ses deux mains tiennent maintenant mes dix doigts, je ne respire plus, je respire, puis plus, puis je respire, je l’aime, le parfum s’éloigne, le goût du baiser reste sur mes lèvres, ma langue, dans ma bouche, s’engouffre dans l’œsophage, rejoint le cœur, rebondit à mon cerveau, j’ouvre les yeux à l’instant où elle franchit la porte de la chambre, j’ai reconnu sa silhouette, celle qui m’a laisser tomber sur le goudron de Déservillers, je l’aime, il fait jour, il n’y a plus de noir.

  

*****

 

La porte s’ouvre, ce sont mes parents. Mon dieu qu’ils sont souriants ! Ma mère se précipite, je suis encore fragile, fragile mais bien vivant, elle me serre dans ses bras, m’embrasse de partout sauf mon bras gauche plein d’aiguilles et de pansements, elle pleure, elle ne dit rien, sa tête sur ma tête, elle serre ma main droite de sa main tiède, papa s’approche à son tour, plus discret il m’embrasse sur le front, prend mes doigts droits, serre très fort de ses doigts forts.

Les deux en même temps :

— Nous avons tellement eu peur de te perdre, quel miracle de te revoir parmi nous !

Et moi donc ! revoir vos vrais visages emplis de compassion après avoir bu vos paroles, parfois incohérentes dans mon cerveau malade, mais toujours belles de bonté.

Ils me causent longuement, debout devant mon lit, leurs paroles mélangées à leurs sourires, je réponds par des hochements de tête qui me tournent la tête, je vous aime, je vous aime, mais pas pareils qu’Emeline, je vous aime parce que vous êtes clémence et attendrissement, mon assurance et mon assistance, Emeline, je l’aime parce qu’elle est beauté et légèreté, elle est pureté et majesté, je l’aime, je l’aime, je l’aime. 

Ils me quittent, plein de joies, plein de sourires, même leurs dos montre leur bonheur lorsqu’ils franchissent la porte, ils me lancent un petit signe, je leur rends un pâle sourire, je ne peux pas lever le bras gauche, je n’ai pas la force de soulever le bras droit, je vous aime, comme je vais aimer la vie.

Je sommeille, je me réveille parce que la porte s’ouvre, sans grincements, juste le souffle du couloir et l’odeur des cuisines proches, aurai-je droit au goût de l’odeur de la soupe aux potirons ? Non, mais le mets est de loin autrement succulent, la silhouette approche, suis-je encore plus amoureux ? Mes yeux se ferment devant tant de charme, je veux déguster l’instant comme du temps du noir, j’attends ses lèvres sur mes lèvres, comme le noir avant le jour, comme l’amour avant la vie, je reconnais les quatre pieds du fauteuil qui frôlent mon lit, son parfum qui m’enveloppe, cette main froide qui caressent mes doigts, elle pose sa bouche sur la mienne, je souris dans le silence, elle se laisse surprendre par mes lèvres qui s’entrouvrent puis sourient, elle lâche mes doigts, elle se lève, craint-elle mon réveil ? je garde les yeux fermés, ne pas l’affoler, juste l’ensorceler doucement, avec le temps, mon sourire m’a quitté, j’entends le glissement de son joli fessier qui se pose à nouveau sur le fauteuil, elle emprisonne mes neufs doigts (l’un est déjà prisonnier du testeur d’oxygène) de ses dix doigts.

— Je t’aime,

Elle a saisi mon audace puisque ses dix doigts serrent très fort mes neufs doigts, puisqu’elle répand à nouveau son parfum sous mes narines, son charme dans la nuit me suffit, je déguste l’instant puisqu’elle pose ses lèvres sur les miennes entrouvertes, puisqu’elle caresse maintenant mes cheveux. La nuit, plus de noir. Douce tendresse ! immersion dans un océan d’amour ! j’ouvre les yeux, trop près de moi, son visage se trouble, son haleine se mélange à son parfum, ma sueur coule sur mon corps frissonnant de désirs, je l’aime, elle m’embrasse encore, je ferme les yeux, ouvre les yeux, elle me murmure plein de je t’aime, je le savais, oui je savais qu’elle m’aimait, j’ai bien fait de tomber sur le goudron, j’ai bien fait de m’évanouir dans le néant, j’ai bien fait d’écouter les murmures de la vie, elle a bien fait d’entrouvrir mes lèvres dans le plus beau baiser du monde, c’est ainsi que j’ai pu entrouvrir mon cerveau encore malade, oser lui dire aujourd’hui « je t’ aime ».

— Chut ! je sais, tu aimes, murmure t’elle, faut pas t’agiter, toi, encore fragile.

Elle ne parle pas, elle chuchote, je ne vois que son parfum entre elle et moi, un voile doré qui ressemble au soleil, la douceur de l’amour qui s’infiltre par la fenêtre, ses seins touchent ma poitrine, elle glisse au creux de mon oreille, d’abord des grammes, puis des kilos, bientôt des tonnes de je t’aime qu’on dirait que c’est son prénom, elle change d’oreille mais garde sa musique, Suzanne, Angèle, Emeline, elle me chuchote entre deux je t’aime des mots du travail, de la fromagerie, de Cléron, que je vais bientôt revenir auprès d’elle avec son sac de plastique sur la tête, elle éclate de rire, je chuchote dans sa longue chevelure que ses mains sont froides comme lorsque l’on se frôlait entre deux cartons, elle me répond que l’on ne s’est jamais touché entre deux cartons et donc que je ne peux pas deviner qu’elle avait les mains froides, mais si, que je dis, puisque dans mon coma j’ai vu combien elles étaient froides, mais si douces.

De mon coma, en suis-je vraiment sorti ? Elle se recule, je vois son visage, encore plus jeune et plus doux que dans la vraie vie, encore plus souriant, c’est vrai qu’elle souriait peu, tellement attentionnée, c’est vrai qu’elle semblait indifférente, elle appuie à nouveau sa bouche sur mon oreille, elle m’envoie un baiser au fond de mon esgourde que sa résonne pas du tout Angèle ou Suzanne ou Emeline, mais ça retentit dans l’éclat de rire qui s’en suivit. Ah, que ce bruit si désagréable et si charmant me laisse un goût de joie intense, je ne savais pas Emeline si amusante, si pétillante, si aimante ! Elle recule son visage, prends mes joues maigres dans ses mains froides, m’embrasse encore, elle glisse son chewing-gum de sa langue sur ma langue, puis son haleine à la menthe chuchote :

— Quand je pense, toi me regarde pas au travail, mais c’est grâce à ta timidité que je comprends qu’en fait tu aimes, hein que moi, tu aimes ?

— Oui, ma belle chérie, je t’ai toujours aimée, je n’osais pas te le dire, mais mes pensées n’étaient que pour toi, jour et nuit, même dans le noir de mon coma.

— Et moi sous les néons de la fromagerie, je voie les yeux, je rêve le corps.

— Malade dans ma nuit, je pensais à toi, je me remémorais cette course, ta silhouette en bas de cette descente de Deservillers, c’est ta magnifique silhouette qui a failli me perdre, c’est ta silhouette dans ce virage qui m’a montré le chemin de l’amour dans cette longue nuit, ton baiser sur mes lèvres, ce geste miraculeux qui m’a réveillé à la vie.

— Toi, rappelle-tu au moins mon prénom ?

Je souris de cette question, comment oublier un si beau prénom !

— Jamais dans le vestiaire, jamais dans la cour, jamais dans l’atelier, jamais, toi me causer, comment connaitre je suis qui ?

Pleine de vie, pétulante et heureuse de me voir bien vivant, elle jouait à jouer de moi, alors je souris, ferme les yeux, ses lèvres se pose sur mon oreille :

— De ta longue nuit, peut-être oublié, toi, que je m’appelle Sofiya, ta petite Ukrainienne que toi, aime mais regarde jamais, cause moins encore.  

J’essaie de comprendre, je la repousse de ma main valide, son parfum s’envole, son visage loin de moi n’est pas celui que je croyais, je vois trouble, ma tête s’embrouille, je ferme les yeux, j’ouvre les yeux, une infirmière entre dans la chambre, Emeline… euh… l’autre sort dans le couloir.

— Il ne faut pas vous agiter comme cela, monsieur Marquet, vous êtes faible, restez calme.

L’infirmière passe sa main tiède sur mon front, elle me sourit, elle s’en va en me lançant depuis la porte qu’elle va m’apporter un bol de soupe, de la soupe au potiron. Si mon ouïe et ma vue trichent encore, au moins mon odorat dit juste, c’était bien le parfum d’Emeline que je goutais tout à l’heure, c’était bien la soupe de potiron que je flairais.

Deux filles entrent dans ma chambre, l’une porte un bol de soupe, l’autre rien, je ne sais pas laquelle n’est pas Emeline, sûrement celle qui semble lui ressembler, elle est belle, jeune, une longue chevelure, la même qu’Emeline, la même taille mannequin à peine trop petite pour être mannequin, un immense sourire, pas vraiment celui d’Emeline, c’est mieux. Elle parle avec la fille de salle qui tient le bol de soupe, c’est drôle que je n’eusse pas remarqué cet accent slave ou tartare, quelle est belle !

Je mange ma soupe, c’est dur à avaler, j’ai perdu l’habitude, la fille de salle veut m’aider, elle se laisse refouler par la gentillesse de Sofiya, c’est Sofiya qui porte la cuillère à ma bouche, elle ouvre la bouche en même temps que moi, comme la maman qui donne Blédina à son bébé, je l’aime. Je mange la moitié, j’en veux plus, je regarde les grands yeux bleus de l’Ukrainienne, ils sont beaux comme ceux d’Emeline, plus amoureux aussi, je l’aime.

— Toi savoir, me dit-elle en posant la cuillère sur ma table de lit, Emeline que tu quittes pas les yeux, elle veut pas de toi, t’aime pas, elle dit souvent : elle trouve toi niais et comment elle dit aussi, ah oui ! toi, quelconque.

— M’en fout, c’est toi que j’aime.

Je m’endors. Lorsque je me réveille elle n’est plus là, je me souviens juste que dans ma nuit, une bouche embrassait mon front, mes oreilles, mes paupières, mon nez, mes joues, mon torse, j’ai souvenir de plein de je t’aime, je me souviens aussi de ce baiser sur mes lèvres, long, éternel, je me souviens aussi de sa silhouette, ce charme, cette élégance, cette fée qui m’a fait chavirer dans ce virage en bas de Déservillers.


mercredi 10 avril 2024

JEUX CONCOURS "CLOCHE D'OR"

 

Participez au jeu concours et gagnez une édition dédicacée de mon dernier roman  !



Chers amis et amateurs de belles histoires,

Vous avez été nombreux à être touchés par le récit envoûtant de "Cloche d'or", mon roman publié l’automne dernier, et qui nous plonge au cœur des contrastes entre richesse matérielle et bonheur simple. Aujourd'hui, j'ai le plaisir de vous annoncer un jeu concours exceptionnel où vous pouvez remporter votre exemplaire de mon tout dernier roman LGBT publié récemment !

Pour participer, rien de plus simple :

  1. Likez cette publication pour montrer votre intérêt pour "Cloche d'or".
  2. Partagez ce commentaire sur votre mur en ajoutant quelques mots sur ce que représente ce roman pour vous. Qu'aimez-vous particulièrement dans l'histoire de Cloche d'or ? Quels sont les moments qui vous ont le plus marqués ?

À la clôture du concours, qui aura lieu le 31 mai prochain, un heureux gagnant sera tiré au sort parmi les participants ayant rempli ces deux conditions. Ce chanceux se verra offrir une édition spéciale dédicacée de mon recueil « Des nouvelles de l’amour », accompagnée d'une note personnelle de ma part.

"Cloche d'or" est bien plus qu'un simple roman : c'est un voyage au cœur de la Franche-Comté, où se mêlent les destins de personnages attachants et les paysages ensorcelants de notre belle région. Entre mystères, intrigues et émotions, laissez-vous emporter par cette histoire poignante qui dénonce les dérives de notre société obsédée par la richesse.

Ce roman, vous l’avez peut-être déjà lu, c’est pourquoi, après avoir partagé les instants les plus savoureux de votre lecture De Cloche d’or sur votre mur après avoir cliqué sur ma page Facebook j’offre au gagnant du jeu concours mon dernier livre publié récemment : « Des nouvelles de l’amour »

N'attendez plus, participez dès maintenant sur ma page Facebook et tentez votre chance de remporter votre exemplaire dédicacé ! Et n'hésitez pas à partager cette publication avec vos amis et votre famille pour leur donner l'opportunité de participer également.

Bonne chance à tous, et que l'aventure littéraire commence !

Bien à vous,

Jacky Coulet

samedi 6 avril 2024

UN AUTEUR FRANC-COMTOIS DEDICACE SES ROMANS A MALANS

 

Chers lecteurs et amateurs de littérature franc-comtoise,

C'est avec un immense plaisir que je vous annonce ma participation à la prochaine édition du Vide-Grenier de Malans, qui se tiendra le dimanche 14 avril de 7h à 18h. En tant qu'écrivain régional passionné, j'aurai le privilège de présenter et de dédicacer mes romans qui célèbrent la beauté et la richesse de notre magnifique région, la Franche-Comté.


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Au cœur de cet événement, je serai là pour partager avec vous mes œuvres qui capturent l'essence même de notre terre franc-comtoise. Parmi mes romans, vous découvrirez des histoires envoûtantes et captivantes qui se déroulent dans des lieux emblématiques de notre région.

Dans "Cloche d'or", je vous emmène à la découverte de la vallée de la Loue et de la majestueuse roche d'Hautepierre, où les personnages se laissent emporter par le charme ensorcelant de ces paysages grandioses.

Dans "Le Sang de l'Hermitage", plongez au cœur des mystérieuses forêts de Granges-Maillot, où se cachent des secrets ancestraux et des destins entrelacés.



Mes romans érotiques "Joujou 1 et 2" vous transporteront quant à eux dans les rues pittoresques de Champagnole, Poligny et Arbois, où les passions s'enflamment dans un tourbillon de désirs et de plaisirs.


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Et pour les amoureux des histoires d'amour, ne manquez pas mon recueil "Des Nouvelles de l'Amour", où je vous invite à parcourir les magnifiques coins de Franche-Comté à travers huit récits romanesques et poignants.



En résumé, cette journée au Vide-Grenier de Malans sera l'occasion parfaite de découvrir ou de redécouvrir mes romans, imprégnés de l'âme et de la beauté de notre région. Je serai ravi de vous rencontrer, de discuter avec vous et de partager ensemble notre passion pour la littérature franc-comtoise.

Au plaisir de vous retrouver nombreux le dimanche 14 avril pour une journée placée sous le signe de la découverte et de la convivialité.

Bien à vous,

Jacky Coulet

N'oubliez pas de venir nombreux et de partager cette annonce avec vos amis et votre famille !

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mardi 2 avril 2024

"CLOCHE D'OR : Entre richesse et simplicité, un plaidoyer pour le bonheur authentique"

 


Cloche d'or : Une Histoire de Contrastes entre
Richesse Matérielle et Bonheur Simple


Dans les méandres de la vie moderne, une histoire singulière émerge, celle de Cloche d'or, un personnage atypique au cœur d'un roman qui soulève des questions profondes sur la nature humaine et la quête du bonheur. Inspirée des contrastes entre la richesse matérielle et le bonheur simple, cette saga captivante nous plonge dans un monde où les apparences trompeuses cachent souvent la vérité la plus fondamentale.




Au cœur de l'intrigue se trouve Dariane, une publicitaire parisienne ambitieuse, dont la rencontre fortuite avec Cloche d'or, un clochard au charme mystérieux, va bouleverser sa vision du monde. Alors qu'elle cherche désespérément un visage pour une campagne publicitaire audacieuse, Dariane découvre en Cloche d'or une opportunité inattendue. Mais derrière l'apparence de misère se cache une richesse intérieure insoupçonnée, une sagesse née de la simplicité et de la communion avec la nature.

Le récit nous transporte dans les méandres de la vie de Cloche d'or, un homme qui a choisi de vivre loin des artifices de la société moderne, dans les bois et les prairies de sa Franche-Comté natale. Au-delà des feux des projecteurs et des artifices de la vie urbaine, il trouve son bonheur dans les petites joies de la nature, dans la fraîcheur du vent et le chant des oiseaux.

Pendant ce temps, Dariane se débat avec les défis de sa vie citadine, confrontée à l'avidité et à la superficialité de ceux qui l'entourent. Alors qu'elle se laisse séduire par la promesse de richesse et de succès, elle réalise peu à peu que le véritable bonheur ne se trouve pas dans les paillettes et les strass, mais dans la simplicité et l'authenticité.

Au fil des pages, le roman dénonce les dérives d'une société obsédée par la richesse matérielle et le paraître, mettant en lumière le contraste frappant entre ceux qui ont tout et ceux qui n'ont rien. À travers les yeux de Cloche d'or, nous découvrons la véritable essence du bonheur, celle qui se trouve dans les choses simples de la vie, dans la beauté de la nature et dans la sincérité des relations humaines.

En conclusion, "Cloche d'or" est bien plus qu'un simple roman ; c'est un cri d'alarme contre les excès de notre société moderne, un rappel poignant de l'importance de revenir à l'essentiel et de trouver le bonheur dans les choses simples. Dans un monde obsédé par la richesse et la célébrité, il est rafraîchissant de se plonger dans l'histoire inspirante de Cloche d'or, un homme qui a su trouver la vraie richesse dans la simplicité de la vie quotidienne.

Voici ci-dessous, un extrait du roman "Cloche d'or" :

(ATTENTION, le texte ci-dessous est une reprise partielle en PDF du début du roman. la structure des chapitres s'en trouve perturbée et le texte manque d'aération. Par contre le roman distribué en EBOOK ou en broché est, bien entendu, structuré correctement pour une lecture adéquate, comme tout livre qui se respecte.)

Chapitre 1

"Les artistes ont-ils autant de besoins ? Vedettes nationales reconnues, voire internationales, faut-il qu’elles grattent encore de l’argent en se montrant dans des pubs à la télé ? Du fric, du pèze, du pognon, toujours plus ! Ainsi interrogeait Dariane, cadre dans une agence publicitaire parisienne. Ses yeux bleus finement maquillés fixaient l’un après l’autre ses collègues assis autour de la table de la salle de réunion. Dominique, le patron de l’agence brisa le silence après l’instant de réflexion générale : — Quel message veux-tu faire passer, s’il te plait, Dariane ? La jeune trentenaire, ses cheveux blonds frôlant son cou et sa nuque, se leva et s’avança vers l’écran plat qui recouvrait tout le mur du fond, comme une élève qui doit s’expliquer devant le grand tableau noir. Elle s’exprima d’une voix décidée : — Un artiste est riche, nul besoin de l’enrichir encore plus, ce n’est pas notre rôle. Je sais que c’est utile pour notre agence, c’est vrai que le public s’approprie l’image de la célébrité, accepte plus facilement le message publicitaire. Puisque Georges Clooney boit ce café, c’est qu’il doit être bon. OK, je comprends, mais notre époque demande des valeurs. De plus en plus de monde souhaite de l’écologie, de la solidarité. Ne nous trompons pas. Notre clientèle attend de la créativité. Le public devant sa télévision, s’il est encore abruti par toutes ces publicités, est prêt à accepter celles-ci lorsque cela correspond à ses valeurs. À part les admirateurs de télé-réalité, les gens veulent frissonner sur des images qui les interpellent vraiment. Haro sur la richesse infernale que le public ne veut plus. Vive la solidarité !

Sur sa chaise Edouard écoutait d’une oreille, admirait les mollets de sa collègue. Il ne voyait malheureusement pas les jambes dans son entier, les cuisses de Dariane étant cachées par une jupe serrée qui tombait en marge des genoux.

— Édouard, on dirait que tu ne m’écoutes pas. Je parle de solidarité, c’est important. — Justement, j’étais en train d’imaginer les différentes formes de solidarités possibles. Dariane sourit et poursuivit : — Ces dizaines de milliers d’euros, voire centaines de milliers d’euros pour le tournage d’un clip, ce fric ne pourrait-il pas rejoindre la poche d’un pauvre, d’un SDF, d’un vagabond, d’un clochard ? Brouhaha général dans la salle. Mais comme tout ce petit monde savait se tenir, après le choc de la proposition, chacun prit la parole à son tour. En patron qui se respecte, Dominique donna son avis en premier, et son sentiment serait certainement écouté. — Proposition à réfléchir, bien que je n’y croie pas : manque d’expérience de l’acteur, trop longue formation. Quel clochard serait capable de tourner dans nos studios ? L’idée est ingénieuse et c’est vrai que l’on trouverait des annonceurs de type société solidaire qui seraient partants. Mais pour passer à la télé, ce n’est pas gagné ! La grimace qui suivit signifiait encore mieux sa réponse négative. Bien sûr quatre autres collègues suivirent la décision du patron. Le chef de production proposa une publicité sélective pour une région, histoire de tâter le terrain. Seul Edouard approuva totalement les arguments de Dariane. Il contemplait la naissance des seins sous le chemisier de sa collègue, puis son déhanché lorsqu’elle vint s’asseoir à sa place en face de lui. Edouard se pencha vers elle. — Après la réunion, viens boire un café avec moi au « Charleston », on causera de ta proposition. — Si c’est vraiment pour parler boulot, OK, sourit elle. Edouard laissa passer Dariane devant lui sur le trottoir. Ce bien-portant se dandinait tellement derrière sa collègue que l’on voyait son abondante barbe noire trembler dans le vent printanier. Ils s’installèrent à une table du bar devant la baie vitrée et commandèrent leurs cafés. — Ton mari est mon grand copain depuis de longues années. C’est un peu à cause de moi d’ailleurs que tu l’as épousé. Il fixa Dariane dans les yeux et ajouta sur le ton de la plaisanterie : — Pour mon plus grand malheur. Elle retira ses lunettes tendance qu’elle posa sur la table. — Arrête avec ça, tu sais bien que je ne voulais pas de toi, tu n’es pas mon genre. Seule sur une ile déserte j’aurais peut-être craqué, on aurait passé de bons Cloche d’Or moments de franches rigolades avec un boutentrain comme toi. — Justement mon rêve est d’être Robinson Crusoé. Un beau jour une jeune princesse blonde accosterait sur mon ile en marchant sur l’eau, s’avancerait vers moi dans sa robe blanche, me présenterait l’alliance, me passerait la bague au doigt et m’enlacerait, m’embrasserait et l’on vivrait d’amour et d’eau fraiche. — Je croyais que tu m’avais invitée à boire un café pour parler de mon idée. Edouard se redressa sur sa chaise. — Je défendrai ta proposition au sein de l’agence. Il faut que cela fasse écho auprès des collègues. On doit convaincre le patron. Pour en revenir à ton mari, puisqu’il travaille dans une société de conseils marketing et informatique reconnue nationalement, et qui plus est, où la valeur de solidarité est mise en avant, et comme il est adjoint, il peut attendrir sa superbe patronne pour accepter le projet. Le mot « attendrir » pinça le cœur de Dariane, elle qui restait toujours méfiante vis-à-vis de cette Gaëlle, véritable bombe, taille et visage mannequin, mariée certes, mais tellement désirée par tous ces mecs, y compris son mari. Elle savait que ces porcs en chaleur tournaient tous autour d’elle dans les bureaux de la société. Dariane se redressa à son tour sur sa chaise. — Tu as raison, et j’y avais déjà songé. Je vais en parler dès ce soir à Eddy, je suis certaine qu’il saura convaincre sa patronne. Sur cette dernière phrase, elle montra un sourire amer. Puis après avoir discuté encore une bonne heure du Cloche d’Or bien fondé de cet esprit solidaire, du désir de se mettre à la recherche d’un vagabond dans les rues parisiennes ou même du métro, ils se séparèrent, une bise sur les deux joues. Dans le luxueux appartement du quartier de La Muette, Eddy se courbait sur un dossier urgent pour son boulot. Assis en bout de table de la salle à manger, il sentit la main de sa femme se poser sur son épaule. Il se retourna, elle l’embrassa sur le front, puis retira son gilet qu’elle lança sur la banquette. — Salut Eddy, ce fut une journée éprouvante à l’agence. J’ai fait une proposition concernant l’approche de la publicité à la télévision et j’ai du mal à convaincre les collègues, et même le patron. Seul ton ami Edouard me soutient. Elle vint s’asseoir en face d’Eddy et lui sourit. — Tu peux m’aider dans mon projet, ce serait dans l’intérêt de nos deux boites. Dariane reprit son exposé qu’elle avait présenté le matin même à son agence, insista sur le côté innovant de cette publicité avec un clochard à la une, de l’intérêt pour la société SMS@, là où travaillait son mari, mais aussi pour marquer l’esprit du consommateur. En cette fraiche journée printanière, Eddy avait déjà pris sa douche du soir et restait vêtu d’un peignoir argenté. — Je ne suis pas certain du succès que tu promets, le consommateur a besoin d’être mis en valeur. Un clip publicitaire doit marquer les esprits en trente secondes, voire quinze. Comment un SDF peut-il faire passer le message de la qualité d’un produit ? — Ne parle pas de ce que tu ne connais pas, s’agaça son épouse. Tu voudrais m’expliquer mon métier, occupe toi plutôt correctement du tien. Avant même qu’Eddy ne réponde, elle regretta son emportement. — Désolée, je n’aurais pas dû te dire cela, mais vois-tu, je tiens tellement à ce projet que… que j’ai du mal à accepter les objections. À part ton ami Edouard, je n’ai aucun soutien. J’espérais au moins que mon mari… Le beau quadragénaire aux cheveux châtains courts allongea sa haute silhouette fine que le peignoir semblait épaissir et se servit un scotch sur le mini bar. — Depuis quelques semaines, tu ne sais plus me parler gentiment, j’en ai pris l’habitude. Tu deviens agressive et tu n’acceptes aucune contrariété, surtout si elles viennent de moi. Ce n’est pas ainsi que tu vas m’associer à tes projets. Ce n’est pas par une attitude dédaigneuse que tu gagneras tes challenges. Dariane bondit de sa chaise et s’approcha du mini bar. — Merci de ne pas me proposer de boisson. Vois tu, c’est cela que j’appelle du dédain. Elle se servit elle-même un Porto. Eddy tendit son paquet de Marlboro. Elle tira une cigarette, son mari fit de même. Ils s’approchèrent de la terrasse, leurs avant-bras posés sur la balustrade. Plus serein l’un et l’autre, ils reprirent leur conversation commerciale. Aucune conclusion positive ne sortit de la fraicheur de la terrasse. Ils rentrèrent ensemble dans la pièce à vivre. Dariane partit en cuisine préparer un minimum pour la soirée, appela les deux enfants qui se chamaillaient dans une des chambres à coucher. Devant la plaque de cuisson, elle se rappelait les jours d’amour avec Eddy, ils semblaient déjà loin, mais toujours son projet en tête, elle se dit que les hommes sont tous les mêmes, et ce soir au lit Eddy finirait bien par se rallier à son projet tout comme il saurait s’unir à son corps de jeune femme qu’il avait tant désiré. Les deux enfants couchés, le couple sortit en chœur de la salle de bain, visiblement plus détendu. Eddy, remarquant l’air coquin de son épouse, s’en alla rejoindre le lit qui lui tendait les bras. Nu sous les draps, il attendit que Dariane retire son déshabillé, ruminant son plaisir à venir. Elle se glissa à son tour sous la couette et se colla au corps de son mari, ce qu’elle n’avait pas osé depuis de longs jours. L’amour initié par Dariane, les préliminaires voulus par la jolie blonde, la sensualité et la tendresse de la jeune femme neuf ans plus jeune que son époux achevèrent de transformer l’esprit du mâle, tout comme son sexe. Sur l’oreiller il accepta tout, aussi bien le projet de Dariane que la volupté qu’elle venait de lui offrir. Repu de son plaisir, il se redressa, caressa la joue de sa femme qui regardait le plafond sous la lumière des spots. — C’était bien… et toi ? — Moi aussi, il y avait si longtemps, ronronna-telle. — Je plaiderai pour ton projet auprès de ma patronne. Mais pour mieux la convaincre, il serait bon d’associer à la valeur solidaire le côté féministe. Gaëlle y est sensible. Une clocharde lui conviendrait mieux. Qu’en penses-tu ? Cloche d’Or — Pourquoi pas, si cela peut la décider, d’autant que mon patron adhère également à cette cause. Maintenant on dort, je suis fatiguée, bonne nuit. Marceau, six ans, ne dormait pas, heureux d’avoir reconnu les plaintes et les soupirs trop longtemps contenus derrière la cloison de la chambre des parents. La benjamine âgée de quatre ans sommeillait depuis longtemps. 2

Une grosse demi-heure de métro pour rejoindre le quartier de la Défense et Dariane atteignait les bureaux de l’agence « VERPUB ». Dans le hall d’entrée, elle s’attarda le temps d’une bise sur la joue d’Edouard qui buvait son café dans une banquette de cuir laiteux, elle grimpa le large escalier de marbre, traversa la salle de travail. Quatre bureaux jumelés, accompagnés chacun de trois ordinateurs, se côtoyaient devant une baie vitrée qui donnait sur l’esplanade de la Défense. La lumière du soleil levant à travers les vitres accentua le sourire de Dariane. Elle salua deux collègues assis devant leurs écrans, frappa à la porte du bureau de Dominique et déposa une bise sonore sur la joue de son patron. — Je viens insister auprès de toi sur ma proposition lors de notre précédente réunion de travail. Dominique montra du doigt une chaise, et son employée s’assit en face de son patron. — Vois-tu Dominique, j’ai beaucoup discuté de cette histoire avec mon mari. Eddy doit parler aujourd’hui même à sa patronne. Il est persuadé qu’elle sera d’accord, mais Gaëlle serait certainement partante s’il s’agissait plutôt d’une clocharde. À vérifier. Ne serais-tu pas d’accord d’approuver ce projet ? Qu’il soit content ou qu’il soit indifférent, Dominique se frottait souvent les mains avant d’entamer un dialogue, non pas un simple va-et-vient de ses doigts serrés, mais carrément un mouvement circulaire de plusieurs secondes comme s’il passait ses mains savonneuses sous un robinet d’eau tiède. À la question de Dariane, il insista sur sa manie tout en posant son regard doux brun dans les yeux bleus de Dariane. — Depuis la semaine passée, ma réflexion a évolué. Et si Gaëlle répond favorablement, surtout pour une clocharde, alors, je serais partant puisque moi aussi, je pencherais pour le côté féminin, histoire d’être à la page, voire de sublimer l’affiche, un bébé qui pleurniche dans les bras de la pauvre femme. — Peut-être ne pas trop en faire pour une première. Si notre coup d’essai est un coup de maître alors il sera toujours temps de faire évoluer notre spot. Ils discutèrent encore un long moment. Pour Dariane ce serait un coup de génie, pour Dominique, plus prudent, un coup d’essai. L’entretien s’acheva sur l’aspect financier. — Pour une grande vedette de cinéma ou de la chanson, on offre environ cinq cent mille euros pour la préparation d’un clip. Faudrait diviser la valeur par trois pour un clochard. Disons… cent cinquante mille euros. — Tu rigoles, Dominique, la valeur d’un humain ne se négocie pas. Si je propose un SDF à la place d’un artiste, j’estime que le gain doit être identique. C’est justement cela qui fera la force de notre publicité. — Le consommateur ignore les dessous du contrat. Il ne connait pas les coûts du tournage de notre clip ni les conséquences financières sur nos acteurs. — Dans son inconscient, le consommateur comprend que l’artiste accumule les richesses, même si dans l’immédiateté de l’image publicitaire il s’en fiche souvent. Dans le message publicitaire du clochard, il faut justement réveiller la conscience du consommateur. Une voix off peut par exemple suggérer le côté financier de la pub, même si ce n’est pas habituel. Le téléspectateur y serait sensible, j’en suis certaine. Ou même un message écrit en fin de spot, comme une annonce officielle informant de l’intérêt à aider une personne pauvre. Il faut en finir avec l’hypocrisie, la sincérité payera ! — Pour en revenir au nerf de la guerre, cinq cent mille euros pour une clocharde c’est beaucoup. Contrairement à un acteur qui maitrise son métier, un clochard ou une clocharde demandera une préparation plus longue, une formation, ce qui n’est pas gagné d’avance, sans parler du coût pour dénicher la perle rare. Dariane se leva et ajouta, comme pour clore la conversation : — D’accord, on peut baisser de cinquante ou cent mille euros, mais il faut au moins que ce vagabond hérite d’une belle somme, et tu verras, Dominique, le retour sur investissement sera gagnant. Dominique, patron affable, répondit d’un hochement de tête. Dariane rejoignit l’espace détente au rez-de-chaussée, sûre d’y retrouver Edouard devant un énième petit noir. En s’approchant de lui, elle serra le poing droit, et d’une secousse de son avant-bras vers le bas, son collègue comprit que Dariane avait gagné la partie. — Ne reste plus qu’à convaincre notre cliente, dit la jeune femme en s’approchant de la machine à café. Edouard qui la serrait d’un peu trop près, faisant mine de l’aider dans le positionnement du gobelet sous le bec du percolateur, montra ses dents blanches. — Tu parles comment qu’Eddy va te la manipuler, la jolie Gaëlle, connaissant le macho, il saura trouver les bons arguments ! Dariane se retourna et montra un air pincé. — On est d’accord, tu parles bien de mon mari, là ? Cela ne me fait pas rire. — Tu sais bien que je déconne. — Justement, tu déconnes trop souvent sans même réfléchir à ton humour un peu lourd. Trois tours plus au nord, Eddy, planté lui aussi devant une machine à café, patientait debout, son gobelet brulant entre les mains. Il connaissait l’heure précise où Gaëlle le rejoindrait. La patronne et son directeur adjoint aimaient aborder les sujets sensibles autour de l’ambiance de la pause détente. Un horaire bien à eux, dix-heures trente. Les autres collègues évitaient ce moment-là, sachant que le couple dirigeant discutait de choses qui demandaient un minimum de confidence. Comme chaque matin, il la vit s’avancer depuis l’autre bout du large couloir blanc. Toujours élégante, elle portait ce jour-là un chemisier crème parsemé d’écailles bleues sans brillance, une jupe trois-quarts vieux rose laissant deviner de séduisants mollets. Les longs cheveux blonds de la trentenaire dégageaient l’oreille droite où le lobe se cachait derrière une boucle argentée. Ses chaussures à talons rehaussaient encore cette grande femme. Chaque matin Eddy croyait découvrir un nouveau mannequin. Et chaque matin, sûr de sa belle personne, Eddy se disait que son physique et son charme correspondaient parfaitement à cette bombe, qui toujours, lui refusait des avances à peine déguisées. Les yeux bleus de Gaëlle, habitués à la curiosité, semblaient vérifier la propreté du carrelage, les nuances entre le jour artificiel et les rayons de soleil qui s’infiltraient par la fenêtre. Son regard se tourna enfin sur la tenue vestimentaire de son adjoint, elle tentait de percer les intentions profondes de son employé écrites dans ses yeux azur. Gaëlle ne savait jamais si le sérieux de son adjoint correspondait à l’envie de sa féminité ou à une réelle soif du travail bien accompli. Peut-être les deux. — Tu es toujours très élégant, Eddy, ce costume te va à merveille. Est-ce Dariane qui t’habille ? — Disons qu’elle me conseille. Quant à toi, Gaëlle, tu restes la plus charmante des femmes de toute la tour. — Tu m’as glissé deux mots ce matin sur l’audacieuse proposition de ta femme. J’ai réfléchi. Pourquoi pas, mais je suis pareille que le patron de l’agence publicitaire, tu connais mon côté féministe, il est évident que je préfèrerais que l’on recherche une clocharde. On associerait dans notre publicité, solidarité, féminisme, et pourquoi pas, un côté écologiste. Eddy jeta son gobelet dans la poubelle inox. — Je suis heureux que tu sois partante pour ce projet. — Pas si vite. Il faut bien étudier la chose. L’aspect financier parait intéressant. Le spot couterait nettement moins cher, mais sommes-nous certains de la pertinence de la relation entre notre métier de soutien aux entreprises et un clochard tombé de nulle part ? Eddy plissa le front. — Dariane souhaite que l’on attribue la même somme d’argent à un vagabond qu’à un artiste, principe d’équité, dit-elle. Gaëlle prit le temps de la réflexion, son regard dans les yeux de son adjoint. — Ta femme a peut-être raison. Il faudrait que tu proposes un rendez-vous avec le patron de l’agence VERPUB afin que l’on puisse avancer sur ce projet. Je pense que nous pouvons mettre pas mal de billes dans ce genre de spot télé, cela peut permettre un bon retour sur investissement. — À vérifier si les chaines de télé acceptent ce challenge. — À partir de l’instant où l’on respecte la déontologie de l’audiovisuel, je ne vois pas ce qui l’en empêcherait. Quoiqu’il en soit, cela relève de la compétence de VERPUB. Midi sonnait qu’Eddy sortait de sa société de marketing informatique SMS@. Julie, jeune fille à l’épaisse crinière noire, petite, attendait sur le trottoir d’en face. Il se dirigea vers elle. Le couple s’installa dans un restaurant à l’écart du quartier de la Défense. Tout juste assis, Eddy prit la main de la jeune fille, l’approcha de sa bouche et caressa de ses lèvres les doigts féminins. 3

Nouvelle réunion à l’agence publicitaire en cette fin de semaine ensoleillée. Gaëlle participait en tant qu’annonceuse et sa présence serait déterminante puisque c’était sa société qui devait cracher au bassinet. Dans les sobres mais riches bureaux de VERPUB, elle donna sa vision d’entrée de jeux : — Vous êtes les professionnels de la publicité, je ne vais donc pas vous apprendre votre métier. J’accepte l’audacieuse proposition de votre agence avec en tête d’affiche un vrai clochard. Cependant voici mes conditions : première condition, un tarif payé correctement, soit l’équivalent d’un contrat sur sept spots publicitaires pour cinq cent mille euros, ce que toucherait un artiste bien connu en France. Deuxième condition, que votre message publicitaire explicite la rétribution financière de l’artiste et du clochard, troisième condition, je souhaite que ce soit une clocharde, quatrième et dernière condition, que l’accent soit porté sur l’aspect solidarité qui correspond à la valeur essentielle de ma société. — Il faudrait prévoir des coûts supplémentaires pour la formation d’une clocharde méconnue. Ces genslà sont loin du charisme d’un acteur ou d’un chanteur. — Votre rôle n’est-il pas de mettre en valeur votre vedette principale ? Et ne croyez-vous pas qu’un ou une clocharde n’a pas un charisme à sa façon ? Quoi qu’il en soit, j’offre cinq cent mille euros tout compris, à vous de prendre en charge les frais annexes, il faut que votre figurant perçoive la somme intégrale. Cloche d’Or L’autorité de Gaëlle avait parlé. Une cliente fidèle, cela se respecte. De ses mains, Dominique joua du tambour sur son gros ventre et s’enfonça dans son siège. — Vos valeurs correspondent aux miennes, ce sera d’autant plus facile pour mon équipe à réaliser ce spot orienté féminisme et solidarité. OK pour vos conditions. Il fit pivoter son fauteuil. — À toi de jouer Dariane, je te laisse une semaine pour me dégoter la clocharde idéale qui saura jouer la fée princesse des temps modernes. Treize heures, Gaëlle et son adjoint Eddy accompagnaient Dominique et son directeur artistique ainsi que Dariane sur l’esplanade du général de Gaulle à la Défense. Ils s’installèrent autour d’une table ronde d’un restaurant chic du quartier. La patronne de SMS@ s’approcha de la table, guidée par Eddy qui retirait une chaise pour inviter Gaëlle à s’asseoir. Sa femme regardait d’un mauvais oeil la démarche de son mari. Était-ce de la galanterie mal venue ou un classique léchage de bottes bien connu de son époux ? Elle s’assied à côté de Gaëlle. Eddy retira son manteau trois-quarts qu’il laissa dans les mains d’une serveuse et s’installa en face des deux femmes. La discussion s’anima autour des enjeux de ce clip publicitaire original où deux collègues devaient se partager l’essentiel de la tâche : au directeur artistique de jouer le bon metteur en scène, à Dariane de trouver la perle rare et de la former. Durant tout le repas, Eddy imagina les longues jambes de sa patronne qui s’élançaient hors de la robe salopette croisée. Cela le démangeait de bousculer de ses pieds les chaussures de Gaëlle. Dariane n’aurait pas été assise à cette table, aurait-il osé ? Pas sûr. Il se croyait gentleman, mais bavait devant la classe et la beauté de sa patronne. Il minauda jusqu’à ce que l’on serve le café, déclarant que Dariane aurait tôt fait de dénicher la perle rare, cirant les pompes de Dominique, sans oublier Gaëlle dont la clairvoyance ne la trompait jamais, disait-il. Gaëlle sourit à Dariane : — Comment comptes-tu aborder ta SDF, et surtout qu’elle genre de clocharde vas-tu rechercher ? Le petit noir brulait la langue de Dariane. Elle reposa sa tasse sur la nappe de coton, puis chercha sa réponse. Elle commencerait par déambuler dans les couloirs du métro, continuerait par les allées du bois de Vincennes et les trottoirs fréquentés des 18e et 19e arrondissements. Avec tous ces pauvres sans-abris, elle se faisait fort de sortir de la misère une belle personne qui le méritait tout autant que Gad Elmaleh ou Jean Reno. Entre deux réponses Dariane ruminait la vengeance des SDF face aux artistes, les débris écraseraient bientôt les paillettes. Après ce genre de spot publicitaire bien amené, la conscience du consommateur s’éveillerait, les célébrités disparaitraient ou retrouveraient leur véritable nature bohème et les SDF iraient applaudir leurs idoles dans les festivals. Pour aborder la future élue, rien de plus simple, Dariane resterait elle-même, une fille discrète, mais avenante, ouverte d’esprit et sans aucun préjugé. Ce fut Eddy qui se leva le premier pour rejoindre les bureaux de l’entreprise SMS@, justifiant son tempérament lèche-botte. Il tira sur sa veste bleue, histoire de faire disparaitre un faux pli qui n’existait pas, rajusta sa cravate, caressa sa barbe naissante et sortit sur les dalles extérieures en compagnie de sa femme. Côte à côte, tous deux s’évitaient du regard, les yeux voilés par la fumée des News. L’oeil d’Eddy biaisait discrètement vers le visage de Gaëlle qui venait de les rejoindre, celui de Dariane observait les vitrines des boutiques de vêtements de l’autre côté de la rue. 4

Début mai, en cette fin de journée, Dariane s’engouffra dans la bouche de métro « La Muette » sous une chaleur orageuse. Elle s’arrêta à « Château Rouge », mais ne trouva pas de clochardes ni même de clochards. La jeune publicitaire remonta dans une rame et sortit à Barbès Rochechouart. Une vieille rabougrie, la chevelure grise mal cachée derrière un foulard sans couleur, assise et le dos contre la faïence, leva à peine la tête lorsque Dariane voulut lui causer, mais elle tendit son bras et présenta le creux de sa main sous le regard de la publicitaire. — P’tite pièce… p’tite pièce… — Bonjour, comment allez-vous ? — P’tite pièce… p’tite pièce… Dariane s’accroupit devant la SDF. — J’aimerais vous aider, madame. — P’tite pièce… p’tite pièce… Dariane se releva pour fouiller dans sa poche de jean puis s’accroupit à nouveau devant la pauvre vieille, déposa deux euros dans le caquelon de zinc posé sur le béton. — Y a-t-il longtemps que vous êtes là ? — La petite vieille fit un signe de tête et reprit sa litanie. — P’tite pièce… — Je veux bien vous donner une autre pièce, mais il faut que l’on puisse discuter un peu toutes les deux. — P’tite pièce… — Pourquoi faites-vous la manche ? — P’tite pièce… Dariane s’assit sur le béton près de la clocharde et resta un long moment à ses côtés. L’attitude désinvolte de Dariane ne perturbait même pas la petite vieille qui continuait de tendre sa main trop maigre aux passants. À plusieurs reprises, la jeune fille tenta une ou deux questions, mais toujours la même réponse. — P’tite pièce… Dariane se leva en soupirant. — Eh bien, c’est pas gagné ! Elle glissa une seconde pièce dans la gamelle puis attendit la prochaine rame. Métro Gare Du Nord, elle poursuivit ses recherches. Sans résultat. Elle s’attarda dans le grand hall de gare et rencontra une SDF dans un couloir souterrain annexe. Plus jeune que la précédente, les cheveux raides et longs qui recouvraient une partie du front, la clocharde grattait les cordes d’une guitare sèche. La mélodie plaisait à Dariane. Un sac à dos au ventre tendu gisait à côté de la SDF. Dariane écouta quelques instants, les yeux fermés pour s’enivrer de la romance fredonnée par la voix douce qui accompagnait la guitare. La fille vêtue d’un jean troué souleva la tête à la fin de sa chanson, secoua la tignasse pour essayer de dégager ses yeux afin de distinguer sa spectatrice. — Vous aimez ? — C’était une belle musique et vous avez une jolie voix. Vous êtes là tous les soirs ? — Non, juste ce soir. — Je peux m’asseoir près de vous, demanda Dariane, j’ai envie d’autres chansons. Une fois installée jusqu’à côtoyer l’épaule de la musicienne, Dariane ferma les yeux et accompagna la sans-abri en remuant les lèvres sans connaitre la chanson, juste répéter la dernière syllabe : aime… belle… naître… vraie… Lorsqu’elle ouvrit les yeux, elle chercha la gamelle, le chapeau, la casquette renversée. Dariane allongea une jambe pour mieux fouiller dans sa poche de jean, elle sortit un billet de cinq euros qu’elle tendit à sa voisine. La clocharde posa sa guitare sur ses jambes. — Je ne veux pas d’argent, je joue pour moi, pour les autres, pour mon petit ami que j’attends, je ne suis qu’une touriste qui patiente. Elle éclata de rire en fixant Dariane embarrassée. — Ce n’est pas la première fois que cela m’arrive, mais cela me fait toujours rire. Ai-je vraiment l’air si misérable ? — Oui, répondit Dariane en souriant. La jeune publicitaire expliqua ensuite le pourquoi de sa présence dans les sous-sols parisiens, de la recherche de la future lauréate. Pleine d’humour, la musicienne s’enthousiasma : — Tout à coup je me souviens, oui, je suis bien une clodo, et si mon petit ami revient trop vite, je dirai que je ne le connais pas. Elle éclata de rire à nouveau. Dariane s’amusa de la plaisanterie et prit congé de l’étrange sans-abri. Après avoir flâné jusqu’à minuit sans rien trouver de sérieux, elle rentra au domicile, quartier de la Muette. Eddy ne dormait pas, Eddy lui fit la morale, Eddy dans son peignoir de luxe crut bon d’ajouter que sa femme revenait sûrement de chez son amant. Dariane haussa les épaules et partit sous la douche. Peu de confidences au lit, juste une allusion du mari alors qu’il s’enfilait sous la couette aux côtés de son épouse. — J’ai peut-être trouvé ce qu’il te faut. Hier j’ai rencontré une clocharde dans le bois de Vincennes et j’ai discuté un long moment avec elle. Ghislaine qu’elle s’appelle. Elle parait d’aplomb, je pense qu’elle ferait l’affaire. Dariane qui lui tournait le dos lui fit brusquement face. — Que faisais-tu au bois de Vincennes ? — Je pensais te donner un coup de main, dit-il de son faux sourire. — Occupe-toi donc de ta boite et laisse-moi à mon boulot. Puis elle se tourna à nouveau, éteignit le spot de nuit. Derrière ses paupières elle essayait d’imaginer l’avenir de son couple et des deux enfants qui dormaient de l’autre côté de la cloison. Quelques minutes plus tard, elle éclaira la chambre, s’assit dans le lit. — Fin août, je prends une semaine de congé. Organise-toi pour prendre tes vacances à cette période et tu emmèneras les enfants. Moi, j’irai retrouver mon neveu Jonathan en Franche-Comté. Bonne nuit. 5

Quelques jours avant la fin des vacances scolaires, Dariane stationna sa voiture sur la place principale de la ville natale de Gustave Courbet. Les balcons des vieilles maisons s’avançaient au-dessus de La Loue où les façades se reflétaient dans un mélange d’ombre sombre et de brillance dorée. La jeune femme chemina sur la passerelle, s’attarda devant le coucher de soleil sur la rivière, puis elle rejoignit la vieille ville. Jonathan habitait à côté de l’ancienne poste. Elle prit le temps de faire le tour de l’église comtoise. Elle leva la tête pour admirer le clocher en forme de casque espagnol, signe de l’identité ibérique dans la région aux XIVe et XVe siècles. La gracieuse blonde, toute fine dans son jean moulant, se décida à franchir la lourde porte de chêne puis monta l’escalier de pierre pour frapper à la porte de son neveu. Accolade familiale. Ils s’installèrent tous deux autour de la table de la pièce à vivre du F2 du célibataire. — Alors chère tante, tu découvres la région. Tu verras, ça va te plaire. Toi qui aimes la rando, tu seras gâtée. Et comme ça, tu viendras me voir souvent. Dariane lui lança son plus beau sourire. — Le peu que j’ai vu m’a enchantée, ces maisons sur l’eau, on dirait une petite Venise, cette église magnifique, de surcroit aux portes ouvertes, ce qui devient rare, cette longue rue étroite pleine de petits commerces, je crois que je vais adorer. — Qu’est-ce que je t’offre ? Macvin ? Oui, tiens, Macvin, tu vas goûter, c’est un apéritif du Jura. On aime ou l’on n’aime pas, tu me diras. Elle avait célébré la liqueur jurassienne, bu un second verre puis après avoir refait le monde avec son neveu de quatre ans son cadet, elle rejoignit l’hôtel de France au centre-ville. Le temps de prendre connaissance de sa chambre, de ranger ses bagages, son sac de randonnée, elle retourna vite pour le repas du soir auprès de Jonathan. — Alors comme ça, tu prends des vacances en solo. Et Eddy, qu’est-ce qu’il en pense ? Assise devant son assiette de salade composée, Dariane posa sa fourchette et but une gorgée d’eau fraiche. Elle regarda droit dans les yeux son neveu après avoir posé ses lunettes fines sur la table. — Vois-tu, notre couple, ce n’est pas vraiment la joie ces temps-ci. Je crois qu’on ne s’aime plus. — Il te trompe ? Dariane haussa les épaules. — Je ne sais pas, mais j’aurais tendance à le penser. — Tu te doutes de quelque chose ? — Pas spécialement. Mais le fait qu’il me rabroue constamment, qu’il me néglige… et puis… sa patronne est si charmante, ils s’entendent si bien. Je ne sais pas, mais voilà, comme on ne fait presque plus l’amour, tu connais les hommes, que peut-il bien faire de son sexe ? À la quarantaine les mecs sont plus chauds que jamais. — La crise de la quarantaine, c’est peut-être cela, répondit Jonathan dans un soupir. Il ajouta dans un beau sourire : — Une fille aussi charmante que toi, c’est Dieu pas possible de te laisser tomber ! Après le café Dariane demanda à sortir en ville pour profiter de la douceur de cette soirée d’été. Sur le trottoir, elle sortit son paquet de cigarettes. Tous deux fumèrent en marchant. De sa main libre, Dariane passa son bras sous celui de Jonathan. — Tu ne serais pas mon neveu, je t’aurais pris comme amant. Il rejeta la fumée de sa bouche pour ne pas mélanger souffle et soupir. — Tu es ma tante et j’aimerais que tu sois mon amie. Ici je ne connais personne. Je ne suis à Ornans que depuis deux mois. J’ai bien quelques collègues sympas chez Alsthom, mais les filles sont moches. Il montra une grimace, tira sur sa clope, attendit une réponse plaisante de sa jeune tante. Mais Dariane ne dit rien, continua d’admirer la ville la nuit. Ils passèrent devant le musée Courbet. Le peintre était né dans cette grande maison au bord de La Loue. Ils longèrent la *grande rue, toujours bras dessus bras dessous. Arrêtés devant une boutique, Jonathan osa un baiser dans les cheveux de sa tante qui admirait les vêtements féminins. Elle frissonna. Ils rentrèrent à l’appartement. Dariane s’attarda devant un Macvin. Puisque Jonathan travaillerait à son usine le lendemain, Dariane rejoindrait l’office du tourisme, et munie de son sac à dos, elle partirait en randonnée pour la journée. La télé annonçait une journée ensoleillée sur la région. Dariane sortit au petit matin de son hôtel, il faisait à peine jour. La fraicheur de la vallée enveloppa le corps de la randonneuse. Elle frissonna puis se décida à marcher d’un bon pas afin de retrouver un peu de chaleur. La jeune femme, short long, ressentait la chair de poule sur ses mollets. Elle longea le chemin de l’ancienne voie de chemin de fer puis le sentier qui rejoignait le fond de la vallée, direction la source de La Loue. Lorsque le soleil émergea de derrière les falaises, la jeune femme s’arrêta pour retirer son pull et l’enfonça dans son sac à dos. Ce sera une chaude journée. Dariane aurait aimé ce jour-là remplacer ses yeux par des yeux de lapin. La vue à 360 degrés de cet animal lui aurait permis de tout admirer en même temps. Il y avait tant de belles choses à voir. À gauche et en l’air les falaises de calcaire, à droite et en l’air les successions de sapins et d’épicéas qui dégringolaient la colline, et devant elle, l’eau verte de la rivière d’où s’envolaient les colverts qui filaient au travers du feuillage des saules, le cou en avant, les ailes sous le ventre. En traversant les villages de la vallée, sur les bords de La Loue, les hauts murs blancs des maisons s’enfonçaient dans l’eau claire. Pour mieux apprécier, elle ralentit l’allure, s’approcha de la rivière. Munie d’un bâton de fortune, elle s’engagea dans un court sentier abrupt qui emportait ses chaussures de marche jusqu’aux premiers remous de la rivière. Elle reconnut une grosse truite qui se faufilait sous une pierre, puis d’autres, plus petites qui, d’un coup de queue, se propulsaient plus loin à la recherche d’insectes d’eau ou de vairons. De l’autre côté de la rivière, elle aperçut une poule d’eau glissant sous les hautes herbes entre l’eau et la berge. Dariane respira à plein poumon cet air de fin d’été, un parfum de terre paysanne mélangé à l’odeur de l’eau fraiche drainant la mousse du fond de la rivière, à l’arôme du millepertuis jaune et de la mauve musquée. À la sortie du village de Mouthier, elle contempla le chardon-boule azuré, une abeille butinait un trèfle bâtard aux pétales roses et blancs tout à la fois effilés et recroquevillés. L’endroit paradisiaque attirait nombre de vacanciers. Dariane s’assit sur une grosse pierre blanche pour son pique-nique, les pieds nus dans l’eau froide. Fromage, chocolat, orange, pomme et trois longues gorgées d’eau sorties de la gourde l’avaient rassasiée. Elle regrettait la présence de tant de touristes assis non loin d’elle, les enfants qui couraient vers l’eau, les chiens qui se reniflaient, aboyaient parfois, les voix trop fortes de certains adultes vautrés sur des couvertures étalées dans l’herbe. Elle aurait tellement préféré la solitude du lieu, écouter le pépiement des oiseaux, le silence des roches, le bruissement des arbres, admirer l’envol des canards surpris par l’unique randonneuse, contempler sur sa droite la large étendue d’eau calme alors que sur sa gauche, une cascade ruisselait à l’ombre de l’été. Décidée à rejoindre la source de La Loue et rentrer le soir à l’hôtel, Dariane se leva, endossa son sac à dos, empoigna son bâton de fortune et se dirigea vers l’étroit sentier qui grimpait vers la source. Elle prit le temps de fureter encore le long de la rivière et s’arrêta bien vite pour regarder une fois encore des truites qui glissaient entre les petites roches. C’était un ballet de valses lentes, serein, limpide, une image au ralenti comme la vie d’ici. Elle passa devant la grotte des faux-monnayeurs, un nom bien joli, mais un nom tellement vrai après avoir lu l’affiche d’informations. Elle s’engouffra dans le porche d’entrée de trois mètres de hauteur, admira le lieu en pensant aux brigands qui habitaient cet endroit. Comment peut-on vivre ici ? se dit-elle, il fait sombre, il fait froid, un endroit tout à la fois envoutant et sordide. Elle poursuivit son chemin qui devenait franchement escarpé. Sur sa droite, la rivière dégringolait en perpétuelles cascades, se transformait en ruisseau au milieu des bois. À l’ombre sous les grands feuillus, Dariane transpirait de trop crapahuter. Après une heure d’ascension difficile, la jeune femme aperçut l’usine électrique du barrage des sources. Elle contourna l’étang et piétina entre les murets de pierres calcaires jusqu’au pied de la source. Elle se soulagea de son sac à dos qu’elle posa sur le muret du petit pont qui chevauchait un ruisseau secondaire. Elle croqua dans une plaque de chocolat noir tout en contemplant le site. Du monde autour d’elle, encore trop de monde, mais bon ! que faisait-elle là, elle aussi ? Ces gens n’avaient-ils pas le droit d’apprécier tout autant ce haut lieu touristique ? D’ailleurs, elle était bien loin de la cohue du métro. Mais n’en est-il pas toujours ainsi lorsque l’on souhaite le calme, on en veut toujours plus, tout comme l’amour, tout comme le pognon et comme tout le reste. Cependant le silence est toujours là, entre deux bruits, l’amour aussi si l’on regarde bien autour de soi. Elle ouvrit les bras dans ce lieu magique : mais le pognon, qu’est-ce que l’on s’en fiche ! songeait Dariane en contemplant la cascade qui grondait derrière les rochers. L’écume blanche surgissait d’une gueule noire pour baver sur un menton de roche puis rebondissait plus bas sur une gorge trempée pour s’étaler enfin sur le ventre de la terre. Plus bas, l’eau vivait son enfance dans la joie de la nature sauvage en sautillant de roche en roche. Dariane, emplie de décors et de joie, remontait son sac à dos sur son dos tout en ouvrant la conversation avec un autochtone qui parlait le langage suisse. Il lui conseilla de grimper un kilomètre plus haut. Elle pourrait se rafraichir dans un restaurant en pleine nature, flâner près du kiosque à souvenirs. Mais ça grimpe encore. Alors si ça grimpe encore, non merci, j’ai ma dose, avait-elle répondu. Elle entreprit la descente, se retourna une dernière fois vers la source, souleva la tête. Tous ces rochers plantés si près, ces falaises si hautes, l’endroit ressemblait à une cathédrale, un petit morceau de ciel bleu remplaçait le haut d’une tour. Ainsi Dieu surveillait du ciel touristes et gens d’ici. La descente fut plus rapide, pas besoin de reprendre son souffle, les lieux mieux connus, nul besoin de lambiner, et la fraicheur du sous-bois en cette fin d’après-midi attisait la marche rapide, histoire d’activer la chauffe des muscles. Contrairement à la matinée, Dariane n’accompagna pas la rivière dans sa totalité et, disciplinée, suivit les flèches du GR qui l’emmenèrent de l’autre côté de la grand-route. Certes, moins besoin de piétiner dans les broussailles ou parfois cheminer sur le goudron, mais le revers de la médaille n’était guère folichon, il fallait de nouveau grimper et grimper encore afin de découvrir la vallée de La Loue d’en haut, mais quel cauchemar ! Elle s’arrêtait souvent, fatigue aidant, pour reprendre son souffle, elle en profitait pour admirer sur sa droite, parfois de face, la haute roche d’Hautepierre. Est-ce que le sentier l’emmenait jusque là-haut ? Oh non ! Ouf ! le chemin devint moins escarpé, la direction n’indiquait plus la haute roche, mais plus sûrement le pied de celle-ci qui malgré tout semblait déjà bien élevé. Au détour d’un virage suspendu entre deux roches, Dariane remarqua devant elle un pauvre touriste, le dos courbé, semblant très fatigué, un gros sac à dos sur les épaules. Il s’appuyait d’une main sur un bâton de marche, de son autre main il tirait une espèce de poussette de courses toute bringuebalante. Il prit un chemin sur la droite, lequel grimpait fort et semblait rejoindre le sommet de la roche d’Hautepierre. Curieuse, mais surtout compatissante, prête à aider le pauvre homme, elle décida de le suivre à distance. Le randonneur allait vraisemblablement faire quelques haltes avant le sommet, ainsi elle aurait tout le loisir de le rejoindre et d’entamer une discussion. Pourquoi s’embarrassait-il de tant de choses en randonnée ? Ou alors… oui, c’est ça ! Mais que ferait donc un vagabond dans ce coin au milieu de nulle part, que n’est-il pas dans une grande ville, ou alors est-ce un paysan du coin un peu farfelu ? L’homme montait lentement, mais d’un pas régulier et surtout sans éprouver le besoin de s’arrêter. Dariane le talonnait de si près qu’il se retourna pour laisser passer la jolie blonde dégoulinante de sueur sous le soleil déclinant. Elle se pencha pour reprendre son souffle, ses deux mains sur ses genoux. — Non… merci… continuez d’avancer, monsieur, je reste derrière… si toutefois vous aviez besoin d’aide. L’homme reprit son ascension sans rien répondre. Dariane était si près de lui qu’elle perçut l’odeur fauve. Vêtu d’une chemise de coton à carreaux et d’un pantalon de velours crade déchiré aux fesses, l’homme semblait conserver la chaleur étouffante de l’été. Ses longs cheveux blonds qui tombaient sur le cou et la naissance des épaules n’invitaient guère au rafraichissement du corps. Sous les rayons de soleil du soir, la chaleur de la journée semblait tomber d’un coup sur cette montagne sans ombre. L’orage pouvait menacer avant la tombée de la nuit. Il fallait rejoindre les maisons du village d’Hautepierre-le-Châtelet au plus vite, mais elles semblaient encore inaccessibles tellement il fallait casser la nuque pour apercevoir un toit de tuiles rouges. — Avez-vous besoin d’aide, cria Dariane crapahutant dix mètres derrière l’homme blond. Celui-ci se retourna longtemps après. Un seul balancement de tête négatif, et Dariane comprit qu’il ne fallait pas insister. Lorsqu’ils parvinrent à mi-hauteur de la roche, le soleil se cachait loin là-bas, derrière les plateaux verdoyants qui surplombaient la vallée du Doubs. De gros nuages sombres annonçaient l’orage. Le tonnerre grondait du côté de Dôle ou Poligny. L’homme s’enfonça dans les rues du village puis il s’arrêta devant l’église. Sa poussette de course roula seule puis s’arrêta doucement contre le mur du sanctuaire. Le lourd sac à dos dégringola de ses épaules et tomba sur les dalles du parvis, l’homme blond se laissa tomber à terre et appuya son dos courbaturé contre le mur du clocher. Dariane s’approcha sans hésiter de ce personnage singulier. — Puis-je m’asseoir ici près de vous ? Un hochement de tête lui fit comprendre qu’il était d’accord. Elle se débarrassa de son sac à dos, posa son maigre bâton à côté de celui de l’homme. Elle s’assit à quelques mètres de lui, tout autant par politesse que pour l’odeur. Mais le randonneur comprendrait peut-être le mauvais sens du message, alors Dariane laissa glisser ses fesses pour s’approcher à deux pas de lui. — Bonsoir, je m’appelle Dariane. L’orage approche, il faudra trouver un abri. D’un coup de menton l’homme désigna le porche de l’église. Comme la jeune Parisienne n’avait toujours pas entendu la voix de l’homme, elle posa une question directe : — Et vous, quel est votre nom ? Pas de réponse. — Suis-je peut-être trop indiscrète ? L’homme regardait droit devant lui. Ses yeux fixaient les montagnes du Haut-Doubs. — Cloche d’or. Elle avança son paquet de cigarettes tout en retirant ses lunettes de soleil. — Vous fumez ? Hochement de tête négatif. Dariane rangea ses lunettes dans son étui puis dans son sac, alluma sa clope. Derrière la fumée qui se sauvait au vent, elle risqua une autre question : — Vous dormez dans la nature ce soir ? Un nouveau coup de menton, et Dariane savait qu’elle passerait la nuit, elle aussi, à l’abri sous le porche de l’église. Elle envoya un SMS à son neveu. — Je dors à Hautepierre le Châtelet. Je suis trop loin d’Ornans. Presque aussitôt, un coup de fil de Jonathan. — Je viens te chercher, tu ne vas pas dormir dehors, voilà l’orage. — T’inquiètes, je ne coucherai pas dehors. Et demain si le temps se remet au beau, je randonnerai sur le plateau et reviendrai par le château d’Ornans. Merci et bonne nuit, mon tendre neveu. — Couvre-toi bien, ne prends pas froid. Je t’embrasse. Au nord, le ciel restait clair, à l’ouest, au sud, à l’est, les nuages noirs envahissaient la vallée, s’accrochaient aux falaises. Les premières gouttes tombèrent, de grosses gouttes bien froides. Dariane s’empressa de ramasser son sac à dos et s’engouffra sous le porche de l’église. Sans hâte, déjà trempé, Cloche d’or rejoignit son imprévue compagne. Dariane poussa la porte de l’église. — Oh, regardez ! c’est ouvert, on pourra dormir à l’intérieur. — Le bedeau ferme bientôt. Venez dormir chez moi. — Où est-ce, chez vous ? Cloche d’or pointa son index vers les prés devant lui sans dire un mot. — D’accord. Assise contre le mur du porche, cloche d’or allongé en face d’elle de l’autre côté, elle se disait qu’elle n’avait même pas peur de cet homme singulier. Cloche d’or semblait dégager, hormis l’odeur, un sentiment de sagesse et de simplicité. Ce fut donc avec une certaine sérénité qu’elle avait accepté l’invitation, d’autant que cet homme n’était pas un vagabond puisqu’il avait un domicile. Après un repas froid au coin du porche sans rien se dire, le couple s’engagea sous les restes de l’orage sur une petite route boueuse et caillouteuse où les flaques d’eau se noyaient dans les creux du chemin. Après un quart d’heure de route, ils s’engagèrent dans un sentier. Les nuages s’étaient déchirés laissant apparaitre de larges morceaux de ciel bleu foncé où s’allongeait une peinture rose pâle parsemée de petites traces grises vers l’ouest. Quelques minutes plus tard, Cloche d’or se dirigea vers une vieille grange dont Dariane distinguait mal les contours. En s’approchant de la masure, elle comprit que le domicile de Cloche d’or n’était rien d’autre qu’un taudis au sol de terre battue au milieu de nulle part. Pas sûr même que le toit en tôle rouillé les aurait abrités de l’orage passé. Elle s’en accommoda, sachant désormais qu’elle avait à faire à un vagabond calme, mais guère gentleman. Malgré l’absence de conversation, elle savait déjà, des quelques mots sortis d’une voix grave, que cet homme dont elle partagerait la demeure pour la nuit s’appelait Cloche d’or et habitait ici en périphérie de Hautepierre-le-Châtelet, qu’il connaissait le bedeau du village et qu’il savait marcher et crapahuter sans trop de fatigue. Dans la nuit de la grange, il alluma sa lampe électrique, un boitier d’un temps passé, rectangulaire, plat, muni d’une toute petite ampoule. Où pouvait-il donc bien trouver ces piles plates au jour d’aujourd’hui ? Il s’installa dans le fond de la grange, là où quelques bottes de paille servaient de coussins, d’autres déliées et étendues à même le sol telle une couette dorée. — Viens vers moi, tu ne crains rien, j’ai pas de belles dents, je ne pourrai pas te mordre. Tiens donc, quand il veut, il cause, il cherche même un peu d’humour. Cela soulagea la jeune femme qui s’approcha de Cloche d’or en laissant toutefois une certaine distance entre eux. Plus par correction que pour l’odeur du vagabond, laquelle semblait d’ailleurs moins prégnante dans la fraicheur de l’orage passé et de la nuit. De ses dents blanches, Dariane tirait sur une couenne de jambon blanc. — C’est un joli nom, Cloche d’or. Silence de l’homme. Et les gestes éventuels pour interpréter une réponse ne serviraient pas à grand-chose, Cloche d’or restant caché derrière les lueurs de sa lampe électrique. Il lui proposa de l’eau qui croupissait dans un seau métallique à côté de lui. Bien sûr elle refusa, alluma un minuscule Camping-Gaz sorti de son sac, posa une casserole de plein air, s’empara du seau métallique et versa de l’eau dans le récipient. Lorsque l’eau fut tiède, elle se frotta le visage, les bras, les aisselles avec un gant trempé dans la casserole. Sa lampe frontale évitait d’éblouir le vagabond, mais lorsque le faisceau lumineux s’attarda quelques secondes devant le visage du grand blond, Dariane devina un homme encore jeune, quarante ans, peut-être moins, l’habit ne fait pas le vieux moine. Les longs cheveux blonds bouclés rayonnaient sous le jet de lumière, tombaient sur le bas de la nuque, coiffaient le cou, la chevelure épaisse s’achevait sur le devant du visage, et derrière le rideau d’or ajouré on devinait de grands yeux bleus. Dariane compara cette chevelure jaune qui entourait le visage ovale à une cloche en or. Elle n’osa demander confirmation, connaissant la réponse silencieuse. Pas même un son de cloche ne sortirait de la bouche du vagabond. Par contre, sourit-elle en elle_même, une cloche avec une barbe blonde et fournie, c’était plutôt rare. Une cloche viking ?


NESTKÖNIGIN un roman fantastique

 NESTKÖNIGIN « Il faut parfois traverser les brumes pour retrouver la forme du nid. »   Chers lectrices, chers lecteurs, C’est toujours un...